Situation d’apprentissage : Économie capitaliste et économie verte

Économie capitaliste et économie verte

La planète peut-elle supporter  la  surconsommation capitaliste actuelle ?

 

Par Pierre Després

cell

Seulement en 2016, Apple a produit 216 millions de iPhone dans le monde. Sur ce nombre, à peine 2,4 millions d’entre eux ont été repris par l’entreprise pour être récupérés.

Entrainés que nous sommes dans une spirale de consommation qui semble sans fin, nos océans sont devenus au fil du temps de vastes dépotoirs. Les « besoins » des consommateurs semblent infinis, stimulés par l’énorme machine publicitaire de l’économie de marché. Pour ne prendre qu’un exemple, le téléphone iPhone de la multinationale Apple en est à sa 11e version, sans que l’on nous informe où sont passés les millions de téléphones des dix premières versions. Évanoui dans la nature ! Certainement pas, les composantes de ces appareils pollueront encore notre planète pendant des milliers d’années.

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Un port du Vietnam dont les rives sont envahies par la pollution océanique.

Dans cette course effrénée à la consommation, si caractéristique de notre économie capitaliste, des signaux d’alarme sont passés au rouge : l’écosystème planétaire a atteint sa limite. Cette surconsommation est en train de dérégler l’une de ses composantes les plus essentielles, le climat. À sa dernière réunion annuelle (novembre 2019), l’ONU sonnait à nouveau l’alarme. Son secrétaire général, sur les questions écologiques, Petteri Taalas, affirmait au sujet des émissions de GES pour l’année 2018 : « Il n’y a aucun signe de ralentissement et encore moins de diminution, de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère malgré tous les engagements pris au titre de l’Accord de Paris[1] » (Devoir, 26 novembre 2019).

Pour plusieurs, le progrès économique apparaît en contradiction avec les exigences écologiques de plus en plus manifestes des citoyens. On pourrait alors se demander si une économie capitaliste peut vraiment être une économie verte. Pour mieux réfléchir à cette question, il est indispensable de bien comprendre ce que sont des économies capitalistes et vertes.

L’économie capitaliste

Selon le dictionnaire Larousse, l’économie capitaliste « (…) repose sur la propriété privée des moyens de production, la division du travail, l’existence d’un marché qui permet la régulation de l’activité économique, l’objectif d’un profit individuel pour les propriétaires du capital et la séparation entre le capital et le travail (…) »

Ce sont des notions plutôt abstraites, mais il est aisé de les transposer dans nos vies. Les usines, commerces, banques, etc. n’appartiennent pas, la plupart du temps, à la collectivité, mais bien à des individus dont l’objectif est de réaliser le meilleur profit possible. Pour y arriver, ils doivent composer avec un marché qui est en bonne partie régi par l’offre et la demande. Pour reprendre l’exemple du iPhone, Tim Cook, le propriétaire d’Apple, doit mener son entreprise de façon à stimuler la demande pour son dernier téléphone intelligent. Cela implique entre autres de rendre plus ou moins obsolètes les versions précédentes.

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Tim Cook, PDG d’Apple.

Comme Apple est en compétition avec d’autres géants du téléphone cellulaire, il doit tout mettre en œuvre pour que son produit vienne combler la demande des consommateurs. S’il n’atteint pas son but, il risque d’être grandement affaibli par la concurrence et voire ses profits diminuer. L’entreprise et ses concurrents sont alors engagés dans une spirale de croissance sans fin.

À la lumière de ces précisions sur l’économie capitaliste, peut-on penser que cette économie peut devenir l’économie verte dont nous avons, semble-t-il, un urgent besoin. La réponse à cette question n’est pas simple, certaines caractéristiques semblent favorables à ce virage vert, d’autres non.

Les aspects négatifs

L’économie capitaliste est entre les mains d’individus qui cherchent à réaliser des profits en produisant de plus en plus. On n’imagine mal un dirigeant d’Apple, annoncé que cette année on fixera un plafond à la vente de son téléphone intelligent afin de ne pas nuire à l’environnement ! L’économie verte pour sa part est centrée sur un intérêt plus universel ; elle suppose en quelque sorte une plus grande équité puisque nous sommes en principe tous égaux comme écocitoyen. Tous les êtres humains souhaitent vivre sur une planète favorable à leur épanouissement.

L’économie capitaliste quant à elle a tout intérêt à stimuler les habitudes consuméristes par des publicités de plus en plus omniprésentes. Il y a fort à parier en effet que le iPhone 11 sera suivi d’un iPhone 12 qui rendra le 11 désuet aux yeux des futurs clients d’Apple. Il est même reconnu aujourd’hui que cette course consumériste est devenue une véritable science. L’obsolescence planifiée permet en effet de calculer avec précision l’espérance de vie d’un produit afin d’assurer son remplacement au bon moment pour l’entreprise.

À ce sujet, la direction d’Apple a reconnu les faits :

Votre iPhone 6, 6s ou 7 vous semble plus lent depuis quelque temps ? Vous ne rêvez pas! Apple a admis que les mises à jour iOS 10.2.1 et 11.2 ainsi que le vieillissement des batteries ralentissent de plus vieux modèles d’iPhone après qu’un site spécialisé a publié cette découverte.

Bien que la rumeur aille bon train depuis des années, c’est la première fois que l’entreprise confirme que de plus vieux téléphones intelligents ralentissent au fur et à mesure que le système d’exploitation iOS est mis à jour. Une technique que plusieurs associent à l’obsolescence programmée qui pousse les consommateurs à se procurer un nouveau téléphone pour remplacer un appareil de moins en moins compatible avec des logiciels plus récents.

Encore une fois ici, on s’éloigne des principes qui régissent l’économie verte qui prône un ralentissement de la consommation par la production de bien plus durable, réparable, recyclable, etc.

Les aspects positifs

L’économie capitaliste est un puissant stimulant à l’innovation technologique. Le iPhone 11 en est un bon exemple. La concurrence sur ce marché a fait évoluer très rapidement cette technologie. Or, être capable d’innover est un atout majeur pour une économie verte. Pour faire face au changement climatique en cours, il faut par exemple trouver de nouvelles sources d’énergie carboneutre et développer une façon de les rendre accessibles au plus grand nombre. Dans ce cas, l’économie capitaliste peut être d’un apport significatif à une économie verte. On le voit notamment dans la conversion actuelle de l’industrie automobile vers les voitures électriques et hybrides.

Ajoutons, le rôle clef des consommateurs que nous sommes. Un consommateur plus éduqué aux enjeux environnementaux pourrait influencer la consommation vers une demande de biens plus durables, plus écoresponsables. Encore là, l’économie capitaliste peut très bien faire ces choux gras de marchandises vertes si elle peut en tirer le profit attendu.

L’économie verte

Selon L’ONU, une économie est verte lorsqu’elle « entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources[2] ». Le plus souvent on associe à une économie verte deux notions qui devraient nous aider à en préciser le sens : le développement durable et le principe de précaution. Ces deux concepts nous obligent à penser plus loin que le bout de notre nez en nous préoccupant de l’impact qu’aura l’économie sur les générations futures.

Le développement durable

Commençons notre réflexion sur le développement durable avec ces quelques lignes de l’un des fondateurs de l’écologie moderne, le philosophe Hans Jonas :

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Le philosophe d’origine allemande Hans Jonas (1903-1993) est l’un des penseurs à l’origine du concept de développement durable. Il développe sa réflexion sur ce sujet dans Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique.

Notre responsabilité morale face à la nature

« Et si le nouveau type de l’agir humain voulait dire qu’il faut prendre en considération davantage que le seul intérêt “de l’homme” — que notre devoir s’étend plus loin et que la limitation anthropocentrique de toute éthique du passé ne vaut plus ? Du moins n’est-il pas dépourvu de sens de se demander si l’état de la nature extra humaine, de la biosphère dans sa totalité et dans ses parties qui sont maintenant soumises à notre pouvoir, n’est pas devenu par le fait même un bien confié à l’homme et quelle a quelque chose comme une prétention morale à notre égard (…) ».

Sur quel impératif baser nos actions

(…) Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse à un nouveau type de sujets de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ou pour l’exprimer négativement « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » (…)[3]

 

 

Questions

  • L’auteur souhaiterait que nous étendions notre responsabilité au-delà de nos rapports entre êtres humains. Sur quoi devrait porter cette responsabilité selon lui ? Qu’en pensez-vous ? Qu’est que cela pourrait changer concrètement dans nos vies que d’étendre ainsi la responsabilité humaine ?
  • L’auteur voudrait introduire un nouveau devoir moral pour l’humanité. Pourriez-vous reformuler en vos mots ce principe, ce guide pour l’action ? Qu’est que cela pourrait changer dans notre vie quotidienne à titre de consommateur par exemple ?

Il existe plusieurs définitions du concept de développement durable, retenons ici celle du gouvernement du Québec qui parle d’«un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Le développement durable s’appuie sur une vision à long terme qui prend en compte le caractère indissociable des dimensions environnementale, sociale et économique des activités de développement. » Au Québec, cette notion est encadrée par une loi depuis 2006, la loi 118 sur le développement durable. Une économie verte est donc soucieuse du bien-être des générations futures. C’est aussi ce qui se passe aujourd’hui lorsque le gouvernement canadien impose des consultations publiques à des projets de pipelines qui pourraient menacer un jour l’environnement de certaines communautés, notamment des communautés autochtones de la Colombie-Britannique. Au Québec, le BAPE (Bureau d’audience publique sur l’environnement) joue un rôle similaire. Par exemple, c’est le BAPE qui déterminera si le projet de gaz naturel liquéfié (GNL) d’Énergie Saguenay[4] pourra aller de l’avant.

Question

  • Montrez comment la notion de « développement durable » qui sert de guide au gouvernement sur les questions environnementales est une application citoyenne et juridique du principe de responsabilité développé par Hans Jonas.

Le principe de précaution

Selon le Larousse, le principe de précaution consiste en des «mesures de protection de la santé et de l’environnement prises par les pouvoirs publics pour éviter les risques liés à l’utilisation d’un produit, en cas de doute sur son innocuité, à l’éventualité d’une épidémie, etc. » Ce concept va plus loin que la notion de développement durable. Il cherche à suspendre tout développement économique dont ont ne connaîtrait pas suffisamment les retombées à long terme. En d’autres termes, le principe nous invite à l’abstention lorsque la science ne peut pas nous assurer que tels ou tels développements de l’économie ne vont pas avoir des conséquences néfastes. Le cas le plus connu est celui des produits agricoles génétiquement modifiés (OGM). Au Canada, le principe de précaution n’a pas de valeur juridique. Santé Canada ne trouvant aucune preuve scientifique que les OGM ont un effet négatif sur la santé autorise donc la production de céréale génétiquement modifiée. Ce n’est pas le cas de l’Europe où ces mêmes OGM sont interdits par la loi au nom d’un principe de précaution qui a valeur juridique. Les autorités européennes considèrent que l’absence de connaissance scientifique sur l’impact de ces produits génétiquement modifiés suffit à en interdire la production.

Le développement durable et le principe de précaution apparaissent comme des balises nous permettant de préciser ce qu’est une économie verte.

L’économie de l’alimentation et l’action citoyenne

Pratiquer une économie verte, c’est souvent entreprendre des actions citoyennes dans tous les aspects de la vie courante. L’alimentation est un domaine de l’économie qui nous touche au quotidien. Nous mangeons tous chaque jour et la plupart d’entre nous nous passons à l’épicerie régulièrement. Cette économie est régie, comme tous les autres secteurs économiques, par les règles de l’économie capitaliste. Toutefois, on voit apparaître de plus en plus dans ce domaine des préoccupations associées à l’économie verte. On nous propose des aliments biologiques, sans pesticides. On vante les mérites d’élevage où les animaux sont davantage respectés dans leur mode de vie. On valorise les producteurs locaux — l’achat local — plutôt que le transport sur de longues distances de certains aliments qui contribue à la production de gaz à effet de serre. Certains consommateurs vont plus loin, et s’en tiennent, pour des motifs parfois écologiques, à une alimentation végétarienne ou végane. D’autres refusent le gaspillage alimentaire et vont jusqu’à se nourrir avec les déchets alimentaires des grandes industries (Dumpster diving). Dans toutes ses nouvelles tendances, la surconsommation est une préoccupation majeure.

Écoutez le reportage de Geneviève Raymond sur le gaspillage alimentaire et le déchétarisme (Dumpster diving).

Questions

  • Qu’est-ce que le déchétarisme ?
  • Décrivez le projet d’Éric Ménard et Guillaume Cantin. Peut-on parler ici d’économie verte ? Justifiez votre réponse.
  • Quel mythe Éric Ménard veut-il critiquer ?
  • Selon certaines études, quel pourcentage de la nourriture produite en Amérique du Nord serait gaspillé ?

Certains soutiennent que nos habitudes alimentaires carnivores ont un impact sur le réchauffement de la planète. Pourtant, en apparence rien ne relie directement la consommation de viande et la question environnementale du climat. Et pourtant !

Voici ce que l’organisation écologiste Greenpeace a à dire à ce sujet:

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Un troupeau dans une ferme d’élevage au Brésil. © Marco Antonio Rezende / Lineair / Greenpeace

Aujourd’hui, 75 % des terres agricoles dans le monde servent à élever du bétail — c’est-à-dire à nourrir des bêtes qui serviront, ensuite, à nous nourrir. Notre mode de vie carnivore, réservé à une poignée de privilégiés, exerce une pression telle sur notre planète qu’il déstabilise les écosystèmes. Destruction de la biodiversité et déforestation, émissions de gaz à effet de serre et changements climatiques, pollution des cours d’eau, mainmise des multinationales au détriment des petits agriculteurs, mais aussi souvent cruauté animale et impacts néfastes sur la santé humaine… Notre consommation effrénée de viande et de produits laitiers issus de l’élevage industriel a des effets délétères à bien des égards (…)

Élevage et climat

Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, l’élevage représente 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre — soit autant que le secteur du transport !

Les émissions mondiales liées à l’élevage se décomposent comme suit, d’après les données de l’Organisation mondiale des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture:

  • 50 % de méthane, issu de la fermentation entérique des ruminants, du lisier/fumier et du riz (dans les cultures de riz utilisées pour l’alimentation animale).
  • 25 % de CO2 lié aux changements d’affectation des terres (principalement la déforestation pour le soja et l’extension des pâtures) et à l’utilisation d’énergies fossiles (notamment pour les tracteurs).
  • 25 % de protoxyde d’azote (N20) lié aux engrais utilisés sur les cultures destinées à l’alimentation animale et liée au lisier/fumier.
  • L’élevage est donc un contributeur important à travers deux gaz à effet de serre moins connus que le dioxyde de carbone (CO2), mais tout aussi néfastes, si ce n’est davantage : le protoxyde d’azote et le méthane. Ce dernier a un pouvoir de réchauffement 28 fois plus élevé que celui du CO2 et serait responsable d’environ 20 % de l’accroissement de la température (+ 1 °C) observé au cours du siècle (…)[5]

Questions

Selon Greenpeace, nos habitudes alimentaires carnivores alimentées par l’industrie de l’élevage intensif qui l’accompagne contribuent autant que les transports au réchauffement climatique. Sur quels faits scientifiques repose cette affirmation ? Comme consommateurs, quelles actions dans le domaine alimentaire permettraient de réduire notre empreinte carbone ?

Conclusion

Le rêve d’un monde meilleur prend forme à travers de multiples actions citoyennes. L’économie joue et jouera un rôle déterminent dans l’élaboration de cet avenir. Comme consommateur nous en sommes des rouages essentiels. Nous avons le pouvoir par une multitude de petits gestes d’influencer ce que deviendra la consommation de demain.

Question

Dans un court texte de réflexion sur le consumérisme, imaginer ce que pourrait être le consommateur de demain en tenant compte de ce qui a été dit ici de l’économie verte.

 

 

[1] L’accord de Paris est le premier accord universel sur le climat/réchauffement climatique. Il fait suite aux négociations qui se sont tenues lors de la Conférence de Paris de 2015 sur les changements climatiques. 195 pays ont signé cet accord. Les États-Unis s’en sont retirés officiellement en 2019.

[2] Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), Vers une économie verte : Pour un développement durable et une éradication de la pauvreté – Synthèse à l’intention des décideurs, 2011, p. 1-2.

[3] Hans Jonas, Le principe de responsabilité, Présentation et notes de Gilles Vaillancourt, éditions CEC, 2007, p. 49-53.

[4] GNL Québec développe depuis 2014 le projet Énergie Saguenay, un complexe industriel de liquéfaction de gaz naturel sur le site de Port Saguenay dans le but d’exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an, à partir de sources d’approvisionnement de l’Ouest canadien. Le projet comprend des équipements de liquéfaction, d’entreposage ainsi que des infrastructures maritimes. Le projet repose sur un investissement évalué à 7,2 milliards de dollars US et devrait être opérationnel en 2025 (https://energiesaguenay.com/fr/le-projet/description-du-projet/ )

[5] https://www.greenpeace.fr/elevage/



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