Situation d’apprentissage. Amazone et l’identité culturelle québécoise. Est-il acceptable qu’Amazon subventionne le Prix littéraire des collégiens ?

Par Pierre Després

Comme le rappelle son site Web, le Prix littéraire des collégiens est décerné chaque année par un jury formé d’étudiants et d’étudiantes provenant des différents collèges et cégeps du Québec. Au dire des responsables du Prix, plus de 800 jeunes lectrices et lecteurs de 62 cégeps et collèges de partout au Québec liront en janvier les ouvrages de cinq finalistes afin de décerner leur prix en avril 2019.  Le principal objectif du Prix est de promouvoir la littérature québécoise actuelle auprès des étudiants et des étudiantes des cégeps en encourageant l’exercice du jugement critique à travers la lecture.

Unknown À l’automne 2018, le Prix littéraire des collégiens trouve un nouveau commanditaire. En effet, la multinationale Amazon donne son appui financier au Prix et, du coup, en assure la pérennité. L’annonce de cette commandite soulève alors un tollé de protestations. Si certains se réjouissent de savoir que le Prix n’a plus de problème financier, d’autres s’inquiètent de voir ce dernier associé à un géant américain qui menace l’industrie du livre québécois. Finalement, le 14 novembre 2018, les organisateurs ont suspendu l’édition 2019 du prix, pour finalement le rétablir en décembre sans la commandite d’Amazon.

L’indépendance culturelle québécoise est-elle menacée par la présence d’Amazon ? Comment expliquer qu’aucune institution québécoise ne soit en mesure d’assurer la pérennité d’un tel prix ? Plus généralement, que faut-il penser de l’hégémonie culturelle des grandes entreprises américaines comme Facebook, Netflix, Google, Apple, Amazone et Spotify ? 

Le contexte

La culture québécoise n’évolue pas en vase clos.  La grande majorité des francophones en Amérique du Nord habite le Québec, mais ils forment une toute petite minorité. L’omniprésence des géants du web dans nos vies a fait pénétrer plus que jamais la culture nord-américaine et mondiale dans nos foyers. Nous avons aujourd’hui accès à des productions culturelles qui nous viennent de partout dans le monde et rare sont ceux qui déplorent ce fait.

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Alain Saulnier est journaliste de profession. Il a été directeur de l’information à Radio-Canada. Il enseigne aujourd’hui le journalisme à l’Université de Montréal.

Toutefois, ces grandes entreprises ont d’énormes moyens financiers que les écrivains, les artistes et les producteurs québécois n’ont pas. Ces derniers apparaissent souvent démunis devant de tels géants des communications. Cela est vrai en musique avec la diffusion en continu (streaming) de Spotify qui monopolise de plus en plus l’industrie culturelle de la musique ne laissant aux artistes québécois que des miettes. Alain Saulnier rappelle que dans le domaine musical, le populaire chanteur Pierre Lapointe dénonçait Spotify à son tour en décembre dernier. Malgré un million d’écoutes de sa chanson « Je déteste la vie », disait-il, il n’avait reçu alors qu’un dérisoire chèque de 600 $ ! Cet ex-directeur de l’information à Radio-Canada affirme sur son blogue que le défi de l’heure pour la défense des cultures nationales comme la culture francophone du Québec est de contrer l’imposition de la culture anglo-saxonne par les géants du web.

Amazon et la situation du livre au Québec

Revenons aux livres québécois. Pensons seulement à nos petites librairies de quartier qui peinent à survivre dans un monde dominé par des distributeurs aussi puissants qu’Amazon. La partie semble quelque peu inégale. Amazon accaparait 43 % des achats en ligne de livres et d’imprimés au Québec en 2017 alors que l’une des plus grosses librairies québécoises, Renaud-Bray, ne détenait que 5 % des parts de ce marché.

Dans un texte collectif, 280 enseignants et enseignantes de français au collégial affirment que : chaque fois qu’Amazon vend un livre, c’en est un autre qui disparaît des rayons. On ne rend pas une culture invisible autrement. Les petites librairies au Québec jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la culture québécoise particulièrement en région. Plusieurs d’entre elles sont acculées à la faillite face à la concurrence des grandes librairies et du géant Amazon.

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Stéphane Labbé, chercheur à l’UQTR

Au-delà des questions d’économie reliées à l’industrie du livre, cette commandite d’Amazon a de fortes résonances symboliques. Comme l’affirme Stéphane Labbé qui a réalisé sa thèse de doctorat sur le livre au Québec : « C’est un peu comme si un groupe environnemental se faisait commanditer par une pétrolière ». Certes, la résonnance symbolique d’une telle question peut dépendre de l’importance que l’on accorde à l’identité culturelle québécoise. En ce sens, il est tout à fait possible que pour certaines personnes la commandite d’Amazon au Prix des collégiens est une bonne nouvelle sans plus. Qu’en est-il pour vous ? Croyez-vous que la culture québécoise peut être menacée par les géants du web ?

 

Le débat

Est-il acceptable qu’Amazon devienne le principal commanditaire du Prix littéraire des collégiens ?

 Amazon d’influence

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Photo: Olivier Zuida Le Devoir En 2017, 16 % des acheteurs en ligne ont fait livrer des livres, des revues ou des journaux, pour des transactions valant en moyenne chez Amazon 45 $.

Stéphane Baillargeon

Un proverbe dit que comparaison n’est pas raison. Allons donc ! Les rapprochements renseignent souvent et éclairent beaucoup.

Justement, le docteur ès livres Stéphane Labbé en propose une très forte comparaison pour entendre raison sur la réaction critique à l’annonce qu’Amazon devenait le principal commanditaire financier du Prix littéraire des collégiens. Auteurs, éditeurs, libraires et éditeurs, tous les maillons de la chaîne du livre ont déploré cette alliance.

« C’est un peu comme si un groupe environnemental se faisait commanditer par une pétrolière », dit celui qui incarne une sorte de chaîne du livre à lui tout seul. Il a pratiqué « tous les métiers sauf bibliothécaire » pendant une vingtaine d’années : libraire, éditeur, auteur, distributeur… Il est maintenant post-doctorant à l’UQTR, sa maîtrise puis son doctorat portaient sur la consommation de livres, notamment numériques, au Québec.

« Je pense que la forte réaction était prévisible, dit-il. C’était écrit dans le ciel. Ça reste donc étonnant que les gestionnaires du prix n’aient pas vu venir la critique. »

En fait, ils savaient que l’annonce ferait du bruit. Par contre, ils ne pensaient pas qu’elle en ferait autant, et si négativement.

« On avait fait nos analyses, les vérifications nécessaires », a expliqué au Devoir Sylvie Bovet, coordonnatrice du Prix des collégiens, en annonçant la suspension du concours, le temps d’évaluer ses appuis, négatifs et positifs. « Les membres du comité de direction se sont concertés avant de prendre la décision. Nous sommes encore solidaires de cette décision et nous croyons qu’il y a moyen de l’expliquer. Ce n’est pas seulement une question d’argent et de financement. C’est une question de vision et de pérennité. Il faut refaire une structure de soutien et détacher le prix de notre famille. »

Sa mère, Claude Bourgie Bovet, présidente de la Fondation Claude Bourgie Bovet, a cofondé le prix avec Bruno Lemieux au début du siècle. Sa fondation l’a financé et tenu à bout de bras pendant une quinzaine d’années.

Les montants précis en jeu restent secrets. La mécanique du concours repose sur du bénévolat, mais il faut bien acheter des centaines d’exemplaires des ouvrages finalistes pour les distribuer aux collégiens. Plus de 800 jeunes lectrices et lecteurs de 62 cégeps et collèges de partout au Québec devaient lire dès janvier les ouvrages de cinq finalistes afin de décerner leur prix en avril 2019.

« Claude Bovet emballe chaque année les boîtes de livres destinés aux jurés, dit sa fille pour bien faire comprendre son implication personnelle. Les gens d’Amazon comprennent notre situation. Ils sont derrière nous. Ils veulent simplement faire du bien avec notre cause, nous accompagner pour un bout de chemin, nous aider. Ils sont très solidaires. »

Un pesant géant

Reprenons la question : pourquoi cette plateforme dérange-t-elle tant ? Pourquoi la comparer à une pétrolière polluante si elle fait commerce de livres bien de chez nous ?

« Tous les acteurs de l’industrie savent qu’Amazon prend une place de plus en plus importante dans la vente de livres en ligne, reprend Stéphane Labbé. Pas seulement de livres numériques, surtout de livres imprimés en fait. Le pire dans tout ça, c’est que nous sommes incapables de mesurer l’ampleur de son succès au Québec. La compagnie ne partage pas ses données de vente, notamment avec l’Institut de la statistique du Québec et son Observatoire de la culture. Elle est en terre étrangère et n’a pas à respecter les règles d’ici. »

Le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO) en a des données pour dissiper un peu de brume. Son porte-parole Raymond Poirier précise que le Centre ne juge pas la controverse du prix. Il peut tout de même exposer le poids d’Amazon dans l’écosystème québécois.

L’enquête NetTendances montre que le site américain est le plus fréquenté par les consommateurs nationaux : en gros, un Québécois sur deux achète en ligne et 58 % d’entre eux font au moins un achat par année sur le site canadien d’Amazon, qui domine aussi pour le total des dépenses.

Le site domine aussi pour les achats d’imprimés. En 2017, 16 % des acheteurs en ligne ont fait livrer des livres, des revues ou des journaux, pour des transactions valant en moyenne 45 $. Amazon accaparait alors 43 % de ces achats, par rapport à 5 % pour Renaud-Bray.

Dans les livres comme ailleurs, Amazon domine outrageusement le commerce en ligne grâce à ses réserves très étendues combinées à une vitesse de livraison exceptionnelle. Ses entrepôts et ses partenaires contiennent de tout et peuvent tout livrer très vite.

De la résistance

En plus, Amazon récolte ce que les autres ont semé.

« Nous sommes dans un tout petit marché au Québec, poursuit le spécialiste Labbé. Nous avons créé des programmes pour soutenir l’écriture et l’édition de livres et pour donner accès aux livres partout sur notre territoire. Et là arrive Amazon, qui accapare une partie des parts de marché des librairies, déjà fragiles. Ça fait mal parce qu’elles vivotent. Le libraire, c’est le principal médiateur du livre. Si on fait mourir les librairies, ça aura un impact incroyable sur la diffusion et la production nationale. Parce qu’Amazon et les grands joueurs internationaux ne mettent pas en avant notre littérature. »

Le postdoctorant ajoute que cette résistance ne signifie pas que le milieu québécois soit à la traîne du numérique ou contre le commerce en ligne. Il enligne les exemples. Les bibliothèques publiques ont mis en place une plateforme très populaire de prêts de livres numériques. Les éditeurs utilisent les nouvelles technologies pour l’impression à la demande. Les distributeurs les emploient pour mieux gérer les stocks. Au total, le Québec commercialise quelque 40 000 nouveautés par année, dont 6000 d’ici.

« C’est d’ailleurs ce qui fait qu’aujourd’hui, on achète un roman québécois au prix payé dans les années 1980, dit-il. L’industrie québécoise est très soudée, très itérative. Elle essaie et ce qui marche est vite partagé. Une table de concertation favorise ces échanges. La plateforme Prêtnumérique (pretnumerique.ca) est née là. »

Alors, quoi faire pour préserver le prix de la prédation ? La suspension permet de jauger les appuis, comme le souhaite la Fondation Bourgie. Le gouvernement du Québec a été interpellé toute la semaine par plusieurs maillons de la chaîne, y compris dans un éditorial du Devoir disant : « C’est dans les failles du désengagement de l’État que se posent les gros sabots des magnats du Web. » La nouvelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, a promis d’« évaluer toutes les options possibles pour que le Prix revienne l’année prochaine ».

Labbé élargit le problème à partir du Prix des collégiens comme symptôme. Il souhaite que l’État augmente les soutiens dans la diffusion du livre. Il recommande au milieu de se solidariser encore plus. « Plus ils seront mobilisés et concertés, plus ils pourront faire face à Amazon et ce genre de concurrence qui est trop souvent à l’écart des lois. »

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Pour la survie du Prix littéraire des collégiens

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Photo: Olivier Zuida Le Devoir. Amazon fait une concurrence déloyale aux libraires, qui sont les principaux garants de la vitalité du marché du livre au Québec, rappellent les signataires.

Texte collectif

Lettre signée par 250 professeurs de cégep provenant de partout au Québec.

La nouvelle de l’appui du Prix littéraire des collégiens par le géant Amazon suscite la controverse depuis quelques jours. Évoquant « la réaction désolante de plusieurs acteurs du milieu du livre au Québec », madame Claude Bovet Bourgie, cofondatrice du Prix littéraire des collégiens et présidente de la Fondation Marc Bourgie annonçait le 14 novembre la suspension de son édition 2019.

En tant que professeurs de français et de littérature au collégial — et donc principaux animateurs du Prix littéraire des collégiens —, nous souhaitons mettre en perspective la réaction du milieu littéraire, qui n’a selon nous rien de « désolant », au contraire : elle témoigne d’un engagement exceptionnel envers une activité pédagogique liée à la valorisation de la littérature québécoise, qui mérite non seulement de survivre à ces soubresauts, mais d’en sortir plus forte.

Si nous ne pouvons tolérer la présence du logo d’une entreprise comme Amazon sur le matériel promotionnel du Prix littéraire des collégiens, c’est surtout parce que cette entreprise fait une concurrence déloyale aux libraires, qui sont les principaux garants de la vitalité du marché du livre au Québec. Pour le dire simplement : chaque fois qu’Amazon vend un livre, c’en est un autre qui disparaît des rayons. On ne rend pas une culture invisible autrement.

Chaque nouveau gouvernement prétend que la culture et l’éducation sont importantes à ses yeux. L’occasion est belle de prouver que ce ne sont pas là que des discours. Les organisateurs du Prix expliquent que le projet n’entre dans aucune catégorie des demandes de subvention. Pourtant, il permet de maintenir une activité pédagogique tout à fait en phase avec les objectifs du ministère de l’Éducation, tout en contribuant au développement de la littérature québécoise. Pour quelles raisons les différents organismes subventionnaires font-ils ici la fine bouche ? Est-ce que ce sont les formulaires qui font les gens, ou les gens qui font les formulaires ?

Nous demandons, par conséquent, l’intervention du gouvernement afin que cette activité soit maintenue et valorisée sur le long terme. Que monsieur Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, et madame Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, s’engagent concrètement en faveur de ce Prix et des collégiens qui le portent.

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 Voici deux articles de journaux publiés dans Le Devoir en octobre 2018 au moment de l’annonce de cette commandite. Après avoir lu ces deux articles, répondez aux questions qui suivent.

  1. Pourquoi l’organisateur (Claude Bovet Bourgie) du Prix littéraire des collégiensa-t-il accueilli comme une bonne nouvelle la commandite d’Amazon ?
  2. Quels arguments Patrick Labbé fait-il valoir pour s’opposer à la commandite d’Amazon ?
  3. Que proposent les 250 signataires (professeurs de littérature du collégial) comme solution ? Qu’en pensez-vous ?
  4. Selon vous, la commandite d’Amazon constitue-t-elle une menace à l’identité culturelle québécoise. Justifiez votre réponse.


Catégories :2018-2019: Identités, liberté et violence politique, Situations d'apprentissage

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