Situation d’apprentissage. #MeToo et la violence sexuelle faite aux femmes. Entre tribunaux et justice populaire.

Par Pierre Després

Me-Too-825x464Une vague sans précédent de dénonciation de la violence sexuelle s’est amorcée en 2017 avec la campagne médiatique autour du hashtag MeToo. Ces femmes brimées depuis trop longtemps dans leurs libertés les plus fondamentales ont décidé de prendre la parole. Leurs dénonciations ont mis en relief la longue histoire de violence politique dont elles ont été victimes. Politique en effet, car il faut bien admettre que cette violence sexuelle a été tolérée, banalisée et parfois même encouragée par la plupart des gouvernements dans l’histoire. À travers cette campagne de dénonciation, des centaines de milliers de femmes ont débattu de leur identité, de ce qu’elles sont, de ce qu’elles souhaitent être. Unanimes à dénoncer les violences sexuelles qu’elles subissent, elles ont toutefois développé des points de vue identitaires — des féminismes — parfois divergents.

Devant l’impuissance relative des tribunaux à rendre justice adéquatement dans les causes d’agression sexuelle, des milliers de femmes ont donc choisi de dénoncer leurs agresseurs publiquement. Ce mouvement social spontané de résistance et de révolte a débordé le système judiciaire. Plusieurs questions ont été soulevées au fil de cette campagne dont celle-ci : Peut-on laisser les médias et les réseaux sociaux rendre justice à la place des tribunaux ?

Le contexte

Les viols et le harcèlement sexuel sont monnaie courante dans nos sociétés et les femmes en sont les principales victimes. Selon une étude de Statistique Canada, les victimes d’agression sexuelle au Canada étaient à 87 % des femmes alors que les auteurs présumés de ces agressions étaient des hommes à 99 %.

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Le système de justice canadien s’est avéré le plus souvent impuissant à rendre justice aux victimes de telles agressions. Pour toutes sortes de raisons, les agressions sexuelles ne mènent que rarement à des accusations formelles devant les tribunaux. La plupart de ces crimes restent donc impunis. Cette même étude de Statistique Canada révèle que :

  • 43 % des agressions sexuelles ont mené à une accusation criminelle et que seulement 12 % des cas ont entraîné un verdict de culpabilité.
  • Une agression sexuelle sur 10 connues des autorités — et corroborées par celles-ci — a donné lieu à une déclaration de culpabilité au criminel. En comparaison, pour des cas de voies de fait, cette proportion est de 23 %, soit presque le double des cas qui mènent à un verdict de culpabilité.
  • Parmi l’ensemble des affaires d’agression sexuelle signalées à la police et jugées fondées, moins de la moitié (43 %) ont mené à une accusation criminelle.
  • En cas de déclaration de culpabilité, les causes d’agressions sexuelles étaient beaucoup plus susceptibles que celles de voies de fait de donner lieu à une peine d’emprisonnement (56 % par rapport à 36 %).
  • Malgré cela, lorsque l’on regarde le nombre d’agressions totales rapportées à la police et jugées fondées, seulement 7 % d’entre elles ont mené à une peine de prison.
  • Dans son rapport, Statistique Canada rappelle que les agressions sexuelles sont un des crimes les plus sous-déclarés au pays.

Une violence qui ne date pas d’hier

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Le Vilain devenu Médecin

(…) Après le repas, il s’approche de la dame, et, de sa rude et lourde main, lui applique sur la joue un tel soufflet, que la marque de ses cinq doigts y reste imprimée. Ce n’est pas tout : comme si elle eût réellement manqué, il redouble de quelques autres coups et sort ensuite pour aller aux champs. (…)

Dans l’histoire, la lutte des femmes pour l’égalité apparait indissociable de la lutte pour leur intégrité physique. La pratique ancestrale de l’excision, des crimes d’honneurs, des lapidations publiques, etc. sont autant d’agressions qui ont menacé et menacent toujours l’intégrité physique des femmes. Dans tous ces cas, les institutions dominantes de la société (Église, État, etc.) ont toléré, et parfois même encouragé, de telles violences. Ces violences sexuelles ne constituent pas une série de faits isolés, elles ont un caractère systémique qui fait qu’elles sont le plus souvent banalisées par nos institutions sociales, dont nos tribunaux. À ce titre, on peut parler de violences politiques faites aux femmes.

Pour désigner les différentes formes de violence associée à l’identité sexuelle d’une personne, le gouvernement canadien parle de « violence fondée sur le sexe ».

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La réponse féministe

La réponse des femmes contre ces agressions a pris une tournure nouvelle en 2017 avec la campagne médiatique mondiale autour du hashtag MeToo.

UnknownEn quelques semaines, le hashtag a été diffusé dans 85 pays et a connu une immense popularité. Amorcé par la dénonciation des agressions sexuelles du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, le mouvement a créé une véritable onde de choc en dénonçant au grand jour des milliers d’agresseurs un peu partout dans le monde. Le mouvement n’a pas touché que le monde artistique. Le milieu sportif, politique, les organisations humanitaires, etc., ont aussi connu leur lot de dénonciations. Au Québec, des personnalités de premier plan ont été dénoncées sur la place publique : on pense notamment au président du groupe Juste pour rire, Gilbert Rozon, et au populaire animateur Éric Salvail.

De façon générale, ces dénonciations ont mis fin à la carrière publique des personnes visées par ces allégations. Plusieurs institutions ont réagi à cette campagne en incitant les femmes à dénoncer leur agresseur. À Montréal, la police a mis en place en 2017, une ligne téléphonique spécifiquement dédiée aux cas de violence sexuelle. Trois semaines après avoir ouvert cette ligne téléphonique 463 dénonciations étaient enregistrées qui ont conduit à l’ouverture de 98 dossiers d’agression sexuelle. Le hashtag MeToo et la campagne qui a suivi ont contribué à développer la solidarité de millions de femmes et renforcé leur conscience identitaire.

Un autre féminisme

Toutefois, ce mouvement n’a pas fait l’unanimité, notamment en France où un collectif d’une centaine de femmes a dénoncé le type de féminisme proposé par la campagne #MeToo. Une autre vision de l’identité féminine apparait dans le manifeste de ce collectif qui n’a pas manqué de provoquer un débat. Les textes suivants en rendre compte.

Pour la liberté d’importuner

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Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit ni la galanterie une agression machiste.

À la suite de l’affaire Weinstein a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie.

De fait, #metooa entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délation et de mise en accusation publique d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque.

Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres « à part », des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées. En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un « comportement déplacé » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt, ou trente ans, et dont ils devraient se repentir. La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire. (…)

Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle. Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire comme un non-événement.

En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. (…)

Quelques jours après la publication du manifeste, La liberté d’importuner, des militantes féministes françaises se portent à la défense du mouvement #MeToo et critiquent l’argumentaire du collectif.

 La réponse Caroline de Haas et de son collectif

Unknown(…) À chaque fois que les droits des femmes progressent, que les consciences s’éveillent, les résistances apparaissent. En général, elles prennent la forme d’un « c’est vrai, certes, mais… ».  Ce 9 janvier, nous avons eu droit à un « #Metoo, c’était bien, mais… ». Pas vraiment de nouveauté dans les arguments employés. On retrouve ces derniers dans le texte publié dans Le Mondecomme au boulot autour de la machine à café ou dans les repas de famille. Cette tribune, c’est un peu le collègue gênant ou l’oncle fatigant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer.

« On risquerait d’aller trop loin. »Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là.

« On ne peut plus rien dire. »Comme si le fait que notre société tolère — un peu — moins qu’avant les propos sexistes, comme les propos racistes ou homophobes, était un problème. « Mince, c’était franchement mieux quand on pouvait traiter les femmes de salopes tranquilles, hein ? »Non. C’était moins bien. Le langage a une influence sur les comportements humains : accepter des insultes envers les femmes, c’est de fait autoriser les violences. La maîtrise de notre langage est le signe que notre société progresse.

« C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ?

« On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal. e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement.

« C’est de la responsabilité des femmes. »Les signataires de la tribune parlent de l’éducation à donner aux petites filles pour qu’elles ne se laissent pas intimider. Les femmes sont donc désignées comme responsables de ne pas être agressées. Quand est-ce qu’on posera la question de la responsabilité des hommes de ne pas violer ou agresser ? Quid de l’éducation des garçons ?

Les femmes sont des êtres humains. Comme les autres. Nous avons droit au respect. Nous avons le droit fondamental de ne pas être insultées, sifflées, agressées, violées. Nous avons le droit fondamental de vivre nos vies en sécurité. En France, aux États-Unis, au Sénégal, en Thaïlande ou au Brésil : ce n’est aujourd’hui pas le cas (…)

Questions

  1. Que signifie dans ce texte l’accusation de puritanisme à l’égard du mouvement #MeToo ?
  2. Les auteurs accusent le mouvement #MeToo de victimiser les femmes et, en un sens, de les infantiliser en les déresponsabilisant. Quelle conception des femmes opposent-elles à cette conception victimaire ?
  3. Toujours selon les auteures de ce texte, ce puritanisme conduit à une société de plus en plus totalitaire qui censure les formes de sexualités qu’elle juge moralement inacceptables. Qu’en pensez-vous ?
  4. Dans leur réponse aux arguments de ce collectif (deuxième texte), que répondent les auteures qui se portent à la défense du mouvement #MeToo ?
  5. À l’argument voulant que l’on ne puisse plus draguer.
  6. À l’argument que tout cela est de la responsabilité des femmes.

 

#MeToo et la justice

Comment obtenir justice contre une violence séculaire fondée sur le sexe ? Le mouvement #MeToo se veut une façon pour des milliers de femmes de se faire justice contre leurs agresseurs dans des sociétés où ces derniers sont très rarement condamnés par les tribunaux (voir l’enquête de Statistique Canada citée plus haut). Une justice immanente qui, le plus souvent, condamne les agresseurs à la honte et à la disgrâce sociale. Toutefois, cette justice populaire n’est pas une justice institutionnelle. Les agresseurs dénoncés sont rarement assignés à procès. Ils ne bénéficient pas toujours de la présomption d’innocence. Ce qui vaut ici pour les agressions sexuelles peut s’appliquer à toutes formes de dénonciation sur les réseaux sociaux. Cette question est importante parce qu’elle pose la question du système de justice que nous souhaitons. Des juristes québécois s’interrogent sur notre système de justice dans le contexte du mouvement #MeToo.

Une confiance minée

Une première étude documente le parcours de femmes victimes de violence au sein du système judiciaire.

Sans titreLes femmes ayant vécu des formes de violence — conjugale, sexuelle, exploitation sexuelle — réclament des changements en profondeur au sein du système judiciaire, notamment de meilleures relations avec ses acteurs, en particulier les forces policières et les procureurs. C’est l’une des principales conclusions de l’étude « Femmes victimes de violences et système de justice criminelle: expériences, obstacles et pistes de solutions»[i].

Cette recherche exploratoire, la première du genre au Québec, porte sur le parcours de femmes ayant subi de la violence à toutes les étapes du processus judiciaire.

Les dénonciations engendrées par le mouvement #MoiAussi ont remis à l’avant-plan la confiance minée des femmes victimes de violence envers le système de justice. « Plusieurs femmes hésitent à porter plainte de crainte de ne pas être prises au sérieux », souligne la professeure du Département des sciences juridiques Rachel Chagnon. (…)

Porter plainte

(…) Plusieurs motifs peuvent inciter les femmes à ne pas porter plainte, indique la recherche. « Dans la majorité des cas, l’expérience avec les forces policières, qui reçoivent les plaintes, s’avère négative, dit Rachel Chagnon. Les femmes ne se sentent pas écoutées ou crues. Dans certains cas, des policiers posent des questions sur le passé sexuel des femmes ou leurs demandent de quelle façon elles étaient habillées au moment de l’agression. Ce n’est pas le rôle de la police de construire la preuve, mais celui de la défense. »

L’expérience du système de justice chez les femmes ayant bénéficié d’un soutien de la part de leur entourage — famille et amis — est plus souvent positive que celle des femmes laissées à elles-mêmes, précise la chercheuse. Cependant, même les femmes qui ont déclaré être généralement satisfaites de leur parcours ont affirmé qu’elles ne recommenceraient pas la démarche si elles se retrouvaient à nouveau dans une situation similaire.

Les impacts des violences sur la santé physique et mentale des femmes et ceux associés au processus judiciaire lui-même pèsent lourd sur la décision de porter plainte ou non. « Ce qui est éprouvant pour les femmes, c’est le système lui-même, notamment le fait qu’elles doivent répéter leur histoire à plusieurs intervenants différents », souligne la professeure. (…)

(…) L’étude montre que les femmes se posent plusieurs questions sur le processus judiciaire: qu’est-ce qui constitue un crime ? Qu’est-ce qui peut être considéré comme une plainte ? Les femmes peuvent-elles être accusées en retour par leur présumé agresseur ? « Il est important que les procureurs prennent le temps d’expliquer aux femmes l’ensemble du processus et des démarches, ce qui n’est pas toujours le cas », observe Rachel Chagnon (…)

Préjugés et stéréotypes

(…) Les participantes à l’étude déplorent les préjugés et le manque de connaissances des acteurs judiciaires concernant les différentes formes de violence et leurs conséquences. « Notre système judiciaire est encore peu porté sur l’auto-examen, surtout en ce qui concerne l’influence des préjugés et des stéréotypes sexistes sur ses propres acteurs, policiers, avocats et procureurs », dit la professeure.

Les participantes relèvent les bris de conditions par les agresseurs et l’absence de sanctions conséquentes à ces manquements. Certaines témoignent de lacunes dans les suivis avec l’enquêteur et dans l’encadrement des agresseurs, ce qui affecte leur sentiment de sécurité. La peur de représailles, après quelques mois d’emprisonnement d’un agresseur, constitue aussi une importante source d’inquiétude.

« Rendre les femmes responsables de leur agression, minimiser la gravité de l’acte et de ses conséquences, et sous-estimer la dangerosité de l’agresseur comptent parmi les principaux problèmes auxquels il faut s’attaquer », affirme Rachel Chagnon. (…)

L’enjeu est d’ordre systémique et social, soutient la professeure. « Il ne s’agit pas de renverser les règles de preuve ou de mettre fin à la présomption d’innocence, mais d’accroître la sensibilisation et la formation des acteurs du système judiciaire pour qu’ils acquièrent une meilleure compréhension du phénomène de la violence envers les femmes. Malgré tous les efforts déployés pour changer nos rapports sociaux de sexe, nous continuons de faire face à une violence genrée: 80 % des victimes sont des femmes et 90 % des agresseurs sont des hommes. » (…)

Par Claude Gauvreau, mars 2018

 

La justice pénale à l’heure des réseaux sociaux

Quand «MoiAussi» signifie «ToiAussi»

(…) Anne-Marie Boisvert n’a pas craint d’aborder de front le sujet brûlant que constitue le mouvement #MoiAussi, devenu l’exemple phare de la « nouvelle justice sociale », sans manquer d’apporter les clarifications qui s’imposent.

Tout en précisant ne pas porter de jugement de valeur sur celles qui dénoncent les agressions sexuelles dont elles ont été victimes, la juriste a indiqué que le mouvement #MoiAussi révèle une insatisfaction à l’égard du système de justice, mais aussi une méconnaissance de ce système envers lequel le public nourrit des attentes démesurées.

« La raison d’être du droit pénal est d’étiqueter et d’isoler des individus pour les punir; ce n’est pas un mécanisme de répartition des torts, mais de punition », a-t-elle expliqué. Lorsque des gouvernements présentent eux-mêmes le Tribunal pénal international, ou le droit pénal en général, comme un lieu de réparation des torts, « c’est la recette parfaite de la désillusion », avance Mme Boisvert.

Selon la professeure, des modifications doivent être apportées au système de justice, mais elles ne peuvent pas se faire de façon instantanée, même si la société ne veut pas attendre. Plusieurs ont cependant déjà été effectuées, comme la création du registre des prédateurs sexuels et l’imposition de peines minimales obligatoires. De plus, « le comportement sexuel du plaignant n’est maintenant plus un élément pertinent et certains aspects de la défense d’erreur sur le consentement sont éliminés. Tout ce qui n’est pas voulu ou souhaitable devient un crime: pas besoin de force ni de résistance. Le seul élément qui demeure déterminant est ce qui s’est passé dans la tête de la victime », a-t-elle dit.

À son avis, le mouvement #MoiAussi revendique que les victimes soient toujours crues et que la parole des victimes entraîne une condamnation. « Il est dangereux d’abandonner la présomption d’innocence et cela pervertit le système judiciaire. Le droit criminel n’est pas un outil thérapeutique ni un espace de discussion entre agresseurs et survivants », a-t-elle fait remarquer.

Cette justice sociale provoque d’autres effets pervers. Des témoignages parfois contradictoires dans les médias de la part de certaines victimes ont ruiné leur chance de faire valoir leur cause devant les tribunaux. Dans les cas d’agression sexuelle, « on se trompe si l’on veut utiliser le droit répressif comme un outil de transformation sociale », a affirmé la professeure.

Anne-Marie Boisvert a également déploré que le discours public actuel mette tous les actes sur un même pied et ne nomme pas clairement les « vraies affaires ». « Pour certains, l’expression “inconduite sexuelle” va de l’effleurement non désiré d’une fesse jusqu’au viol; le viol est plus qu’une inconduite, a-t-elle fait valoir. Pour d’autres, tout est un viol. Et dans un cas comme dans l’autre, la stigmatisation est la même, peu importe la gravité du geste. » (…)

En définitive, le mouvement #MoiAussi lui paraît mal nommé et s’avère plutôt un «LuiAussi» sans possibilité d’appel. Tous ceux qui sont liés à un présumé agresseur risquent de devenir coupables s’ils ne vont pas jusqu’à rompre leurs relations d’affaires avec lui.

Facebook n’est pas une solution

Dans la même veine, Pierre Larouche a souligné que le mouvement #MoiAussi a pour effets positifs de permettre aux victimes de s’exprimer, de se rendre compte qu’il y a d’autres victimes et partant de se libérer des relations de pouvoir qui les mènent souvent à garder le silence sur les abus qu’elles ont subis. L’usage des réseaux sociaux permet ainsi de pallier une déficience souvent signalée du système judiciaire, en amont de la procédure pénale comme telle: le manque de réceptivité des autorités policières et du ministère public envers les plaintes des victimes.

Par contre, en aval, lorsqu’il s’agit de trancher et de sanctionner, le recours aux réseaux sociaux présente des risques. Ces réseaux sont caractérisés par certains phénomènes connus des chercheurs, soit les effets de cascade et les caisses de résonance. Dans le premier cas, une fausse unanimité est suscitée parce qu’il semble préférable de suivre l’opinion qui domine. Si l’effet de cascade est brisé par un fait qui provoque une cassure au sein des réseaux sociaux, alors des caisses de résonance peuvent apparaître: dans ce cas, des camps se forment, et la dynamique des réseaux sociaux fait que les membres respectifs de ces camps ne sont soumis qu’au point de vue de leur propre camp. Par exemple, il pourrait y avoir un camp qui croit toujours la victime et un camp qui est toujours sceptique. Que cela découle de la fausse unanimité de l’effet de cascade ou d’un durcissement des positions par les caisses de résonance, toute discussion devient impossible.

Pour Pierre Larouche, il est important de prendre connaissance des opinions contraires et des récits contradictoires afin de pouvoir juger en connaissance de cause. Si les histoires individuelles qui circulent sur les réseaux sociaux au début d’une polémique sont souvent explicites, elles finissent par céder la place à des cas plus complexes. « Ni les cascades ni les caisses de résonance créées par des réseaux comme Facebook ne permettent de traiter d’affaires complexes, qui doivent continuer de relever de la justice pénale. Les réseaux sociaux ne sont pas une solution de rechange à la justice pénale. Il est essentiel que la justice pénale réponde aux réseaux sociaux et reprenne la main », a-t-il mentionné.

Daniel Baril, janvier 2018

Questions

  1. Selon l’étude,« Femmes victimes de violences et système de justice criminelle: expériences, obstacles et pistes de solutions »,pourquoi les femmes ne portent généralement pas plainte dans les cas d’agressions sexuelles ?
  2. Qu’est-ce que la présomption d’innocence dans notre système de justice. Est-elle justifiée, notamment dans les cas d’agressions sexuelles présumées.
  3. Pierre Larouche affirme que les« réseaux (notamment Facebook) sont caractérisés par certains phénomènes connus des chercheurs, soit les effets de cascade et les caisses de résonance ». Que veut-il dire par là ?
  4. Selon vous, des campagnes médiatiques sur les réseaux sociaux comme #MeToo contribuent-elles à rendre justice ? Justifiez et nuancez votre réponse si nécessaire.

 

[i]Principales recommandations de la recherche

Améliorer l’accueil et l’accompagnement

Lors de l’accueil de la plainte, les femmes témoignent de l’impact positif que les policiers peuvent avoir s’ils sont ouverts et les accompagnent dans leurs choix. Elles proposent davantage d’accompagnement par des intervenants sociaux afin de travailler en amont avec les acteurs judiciaires.

Former les acteurs judiciaires

Les participantes soulignent la nécessité de former les acteurs judiciaires sur les violences à l’égard des femmes afin de favoriser un accueil et une approche adaptés aux besoins des femmes, facilitant ainsi leur cheminement au sein du système de justice. Cette formation devrait tenir compte de la trajectoire de vie des femmes en lien avec la victimisation, des contextes d’émergence de la violence, de ses manifestations au sens de la loi et de ses conséquences.

Pour des interventions policières adaptées

Les participantes insistent sur l’importance d’expliquer leurs droits aux femmes, afin qu’elles disposent de toutes les informations nécessaires avant de décider de porter plainte ou non. Elles demandent que des ressources d’aide spécialisées soient disponibles pour les femmes, même si celles-ci ne souhaitent pas porter plainte dans l’immédiat.

Les femmes souhaitent une réaction rapide des forces policières et de l’appareil judiciaire en cas de bris de conditions.

Bien que des interventions de femmes policières aient été perçues négativement par certaines répondantes, d’autres ont avancé l’idée d’avoir au moins une femme présente lors des interventions policières, ce qui pourrait faciliter le dévoilement des actes violents. Cette intervenante ne serait pas nécessairement une policière, mais une personne qui s’y connaît en violences à l’égard des femmes.



Catégories :2018-2019: Identités, liberté et violence politique, Situations d'apprentissage

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