Situation d’apprentissage. L’appropriation culturelle. Entre identités, liberté d’expression et censure

Le contexte

slav_-360x2031-360x203L’été dernier, une partie de la communauté noire de Montréal protestait contre la présentation de SLĀV, une pièce de Robert Lepage qui portait sur l’histoire de l’esclavage. Les protestataires jugeaient que la quasi-absence de comédiens noirs dans la production constituait un manque de respect pour leur histoire, leur identité.

Mêmes préoccupations identitaires quelques semaines plus tard lorsque des Autochtones s’opposent à une autre pièce de l’auteur, Kanata,qui porte sur l’histoire de leurs peuples sans qu’aucun Autochtone ne soit présent sur scène. Pour ces protestataires, il est inadmissible que des Blancs qui ont bafoué leurs droits par le passé se chargent de définir qui ils ont été et ce qu’ils sont devenus. Certains parlent alors « d’appropriation culturelle » pour qualifier le travail de certains artistes qui s’approprient leurs histoires et leurs cultures sans leur consentement. SLAV et Kanata ont été retirées de l’affiche. Plusieurs ont alors dénoncé ce qu’ils considéraient être de la censureet défendu la liberté d’expression des artistes, d’autres ont trouvé ce retrait justifié.

 

L’appropriation culturelle

On parle « d’appropriation culturelle » lorsque des personnes d’une culture dominante s’approprient, en tout ou en partie, des éléments de la culture d’un peuple dominé. Ils font alors souvent une relecture de l’histoire de ces cultures à l’insu de ceux et celles qui l’ont vécu. Ainsi, des artistes blancs d’Amérique du Nord racontent l’histoire de l’esclavage ou des Premières Nations en mettant de côté le point de vue et la participation des premiers concernés : les Afro-Américains et les Autochtones.

On ne peut comprendre la question de « l’appropriation culturelle » qu’en tenant compte de l’histoire de nos sociétés. Les Afro-Américains ont été soumis en esclavage et continuent aujourd’hui de subir le racisme des Blancs. Même si la Déclaration d’Indépendance (1776) proclame l’égalité de tous, l’esclavage est maintenu jusqu’en 1865. On reconnaît finalement aux Afro-Américains la citoyenneté et l’égalité des droits en 1866 et le droit de vote en 1869. Malgré ces actes juridiques, une lutte se poursuivra tout au long du vingtième siècle, alors que de nombreux États américains s’opposeront de mille et une manières à l’égalité des droits et notamment au droit de vote des Afro-américains.

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En fait, l’histoire des Afro-Américains n’est qu’une longue succession de violences politiques associées à de multiples formes de discriminations. Que l’on pense seulement aux longues luttes pour pouvoir être considéré l’égal des Blancs dans les bus. Il a fallu le courage et la détermination d’une Rosa Park pour que la Cour suprême des États-Unis mette fin en 1956 à la ségrégation dans les bus américains qui obligeait les Afro-Américains à céder leur place assise à un Blanc.

Encore aujourd’hui, les Afro-Américains sont arrêtés et condamnés proportionnellement plus souvent que les Blancs. Rappelons que les jeunes hommes afro-américains sont 21 fois plus nombreux que les jeunes Blancs à être tués par la police aux États-Unis. Autre statistique : les Afro-Américains comptent pour 34% des condamnations à mort alors qu’ils ne représentent que 12% de la population.

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En 1874, Thomas Moore avant et après son arrivée au Regina Indian Residential School en Saskatchewan. Les pensionnats ont été créés essentiellement pour assimiler les enfants autochtones. À ce jour, plus de 38000 accusations d’agressions sexuelles et physiques graves ont été déposées contre des communautés religieuses qui s’occupaient d’eux.

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Louis Riel a dirigé la lutte des Métis dans l’ouest canadien jusqu’à son arrestation en 1885. Il fut jugé et condamné à mort par le gouvernement canadien la même année.

Au Canada, les Premières Nations ont été conquises par les colonisateurs européens et sont toujours actuellement en grand nombre à vivre dans des réserves gérées par les gouvernements. L’histoire des peuples autochtones au Canada a été ponctuée par des violences politiques incessantes. Pensons seulement aux guerres contre les « Indiens », à l’adoption des politiques d’assimilation et d’expropriation des réserves, à la pendaison du chef métis Louis Riel ou encore aux traumatismes vécus dans les pensionnats autochtones.

Dans ce contexte, l’appropriation culturelle peut constituer une source de vexation pour les membres de ces communautés historiquement discriminées. En d’autres mots, ces derniers ont le sentiment que l’on écrit leurs histoires à leurs places, pires encore que ce sont ceux et celles qui les ont opprimés qui le font.

 

L’exemple de la nation québécoise

Prenons un exemple plus près de nous : l’histoire de notre propre nation, la nation québécoise. Historiquement, les Canadiens français de la Nouvelle-France ont été conquis au 18siècle par les colonisateurs britanniques. Ils sont alors devenus, au fil du temps, minoritaires au Canada. Vous savez sûrement que cette défaite est symbolisée dans nos livres d’histoire par la bataille des plaines d’Abraham en 1759. En 2009, à l’occasion du 250anniversaire de cette victoire britannique, le gouvernement canadien a voulu commémorer l’événement en reconstituant cette bataille historique sur les plaines.

imagesUn tollé de protestations a suivi et l’événement a été finalement annulé. Plusieurs Québécois s’opposaient alors à cette relecture de leur propre histoire. Faut-il voir là, une forme d’appropriation culturelle de la part du gouvernement canadien et de la Commission des champs de bataille nationaux (CCBN) ? Voici l’avis de Michel David, chroniqueur au journal Le Devoir.

(…) Certains ont voulu voir dans cette annulation une manifestation de la « couardise » du camp fédéraliste, qui a permis aux souverainistes d’imposer leur interprétation de l’histoire. Fallait-il envoyer une véritable armée sur les Plaines pour protéger les bivouacs des soldats d’opérette ? La scène aurait été saisissante, mais il n’est pas évident que l’option fédéraliste y aurait gagné.

Il est vrai qu’on peut interpréter l’histoire de différentes façons, selon l’analyse qu’on fait du présent. Par exemple, Michael Ignatieff (chef à cette époque du parti libéral du Canada), même s’il manifeste plus de retenue aujourd’hui, a écrit que la Conquête avait « apporté l’autonomie aux Canadiens français pour la première fois » et « assuré la survie d’un Québec démocratique en Amérique du Nord ». Bref, la douloureuse défaite de 1759 aurait finalement été un mal pour un bien.

On peut voir les choses autrement. Après l’écrasement de la Nouvelle-France, les vaincus ont survécu à la décapitation de leur société et aux tentatives d’assimilation du conquérant. Deux cent cinquante ans plus tard, leurs descendants sont soumis à une Constitution qui leur a été imposée et les lois qu’ils ont adoptées pour protéger leur langue sont systématiquement contestées (…).

Michel David, Le Devoir, 19 février 2009

Questions

  • La mise en scène de la victoire des plaines d’Abraham par la Commission des champs de bataille nationaux (CCBN) peut-elle être qualifiée « d’appropriation culturelle » ? En utilisant la définition que nous avons donnée précédemment de l’appropriation culturelle, justifiez votre réponse.
  • Que met en évidence cet extrait de la chronique de Michel David concernant notre histoire nationale ?
  • La décision de la CCBN d’annuler le spectacle était-elle pour vous justifier ? Peut-on parler dans ce cas de censure ?

Liberté d’expression, censure et appropriation culturelle

La liberté d’expression est garantie au Canada par la charte des droits et libertés qui considère ce droit comme l’un des droits fondamentaux de notre société. Toutefois, cette liberté d’expression n’est pas inconditionnelle dans notre système de justice. Elle ne peut justifier la tenue de propos haineux, d’incitation à la violence ou encore de diffamation qui porteraient atteinte ouvertement à des individus ou à des communautés. La liberté d’expression reste donc soumise au respect des autres.

Au-delà des limites juridiques reconnues, la censure peut aussi limiter la liberté d’expression et cela de diverses manières.

La censure étatique

La plus connue demeure la censure exercée par un État. Un des cas les plus connus des Québécois est celui de Raif Badawi, un Canadien originaire d’Arabie Saoudite, condamné en 2012 au fouet et à la prison pour ses opinions politiques. Ce denier avait critiqué sur son blogue les limitations à la liberté d’expression imposées par l’Arabie Saoudite. On l’accusa notamment d’avoir organiser une conférence pour souligner son appui au libéralisme.

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© AFP | Kyaw Soe Oo arrive au tribunal menotté le 23 juillet 2018.

Plus récemment, en septembre 2018, deux journalistes du Nyanmar (Birmanie) ont été condamnés pour avoir dénoncé les exactions contre le peuple Rohingyas qui ont conduit ce peuple à l’exode. En effet, ce peuple de confession musulmane est une minorité ostracisée par l’État birman et plus spécifiquement par certaines fractions de la communauté bouddhiste de ce pays. En 2016-2017, l’armée birmane a mené des « représailles » contre les Rohingyas qui ont fait des milliers de morts et provoqué l’exil de sa population vers le Bangladesh.

 

La censure et la société civile

Il n’y a pas que l’État qui puisse exercer une censure et limiter la liberté d’expression. De diverses façons, les acteurs de la société civile peuvent être tentés d’en faire autant.

Ces dernières années, plusieurs universités nord-américaines ont annulé des conférences, des expositions, parce que des étudiants en dénonçaient le contenu sur le campus. Deux universitaires québécois, Yves Gingras et Normand Baillargeon, réagissent à ce climat de censure :

(…) La propension à brimer la liberté d’expression dans les universités fait boule de neige depuis dix ans, particulièrement dans les universités américaines, nous entrons dans une ère « de déclin de l’argumentation, de la rationalité et du politique » dans les universités québécoises, affirme l’historien des sciences de l’UQAM Yves Gingras. « Et on n’a encore rien vu ! » Toujours considérée comme un « haut lieu de la culture », l’université, ce faisant, se déleste graduellement de cette culture qui prend naissance dans le « choc des idées d’où jaillit la lumière ». À titre d’exemple fort révélateur, deux professeurs de théologie de l’Université McGill n’ont pu aborder la question des transgenres, muselés par une trentaine d’étudiants qui les ont interrompus au point où la menace d’appeler la police a fini par être brandie. Pour l’ex-professeur à l’UQAM Normand Baillargeon, il est invraisemblable qu’on veuille interdire la parole à des gens à partir d’un jugement a priori. Pour lui, l’université est le lieu dans la société où il doit être possible de discuter de tout.

Henri Marineau, Le Devoir, 4 avril 2017.

L’annulation du spectacle SLĀV, un cas de censure?

On a parlé de censure lorsque le Festival de jazz de Montréal a mis fin l’été dernier à la présentation du spectacle SLAV dans la foulée de la critique de certains groupes de la communauté noire de Montréal. Il n’est pas simple de trouver un juste équilibre entre la liberté d’expression et le respect des identités. Plusieurs articles sont parus sur cette question à l’été 2018. En voici quelques exemples qui témoignent de la diversité des points de vue sur cette question.

« SLĀV »

(…) Émilie Nicolas, présidente de Québec inclusif, a expliqué à Radio-Canada que « pour les populations noires et autochtones, il y a eu une appropriation historique, une colonisation des territoires, des corps, du labeur, de la culture ».

Chose du passé ? Non. Les rapports de force résultant de la colonisation font en sorte que nous en subissons encore les effets discriminatoires. Sur les plans politique, économique, social, culturel, médiatique. Les tribunes sont rares pour nous. Combien de pièces ont été produites par des auteurs noirs au TNM ? (…)

Et que dire des acteurs concernés ? Dans un communiqué, Robert Lepage et Betty Bonifassi ont écrit, au sujet de l’histoire de l’esclavage : « [Elle] a été écrite par les oppresseurs autant que par les opprimés, par des Blancs aussi bien que par des Noirs. Et il faut en témoigner, d’abord pour qu’elle soit connue, mais aussi pour éviter qu’elle ne se perpétue. »

Afin de vous autoriser à témoigner de l’histoire de l’esclavage, vous affirmez que mes ancêtres ont participé à l’écriture de cette histoire alors que, justement, ils l’ont subie plutôt que de l’écrire ? Comment cette désinformation se concilie-t-elle avec l’histoire ? Et de quelle manière, selon cette affirmation, puis-je faire confiance à votre pièce ? (…)

Il n’est pas question de censurer la démarche artistique. Mais comme l’a suggéré Nathalie Bondil (directrice du Musée des Beaux-Arts de Montréal), les artistes devraient éviter de pécher par arrogance ou indifférence. La voie qu’elle propose est celle de la conversation, ce à quoi les créateurs, ici, ferment la porte. (…)

Fabrice Vil, Le Devoir, 29 juin 2018

L’affaire « SLĀV » ou le double malaise

Je crois que, dans ce débat, tous gagneraient à baisser un peu le ton. Pour ma part, j’ai choisi mon camp. Sans être individuellement racistes, les instigateurs du projet SLĀV auraient pu, je crois, faire davantage pour expliquer leur démarche et, si cette dernière était jugée non satisfaisante par les groupes minoritaires visés, faire plus pour éviter de tomber dans le piège de l’appropriation culturelle, que cela ait été conscient ou non. Lorsqu’on écrit sur des communautés dont on ne peut se réclamer, il est désormais nécessaire d’avoir une licence sociale du groupe visé, à tout le moins dans la démarche. Cela ne veut pas dire qu’il faut éviter le sujet ou se soumettre totalement aux vues de nos interlocuteurs. Cela veut dire qu’il faut avoir conscience des sensibilités en présence et rechercher la participation des groupes visés. Idéalement, cela signifie qu’on devrait travailler en collaboration avec le groupe dont on parle lorsqu’on n’appartient pas à ce groupe, ou à tout le moins obtenir de sa part un certain aval du projet.(…)

Jérôme Turcotte, Le Devoir, 30 juin 2018.

L’« apartheid » culturel

(…) l’obsession raciale américaine semble devenue le nouveau credo. A-t-on conscience que la logique de l’« appropriation culturelle » n’est autre que celle de l’apartheid culturel ? Comme si les chants d’esclaves n’appartenaient qu’aux Noirs et les rigodons aux seuls Québécois. Les Acadiens devraient-ils renier leur mythe fondateur, celui d’Évangéline, sous prétexte qu’il a été formulé par l’écrivain américain Longfellow, qui n’avait pas une goutte de sang acadien ? Et que faire de ce classique québécois, Maria Chapdelaine, écrit par un Français ?

C’est à croire que ce qu’on reproche le plus à Lepage et Bonifassi, c’est d’avoir montré le caractère universel de l’esclavage, qui fut aussi subi par les Roms et les Amérindiens ; sans oublier les Européens du pourtour de la Méditerranée et du monde slave (d’où d’ailleurs l’origine du mot anglais « slave »). En cette matière, personne n’a le monopole de la vertu puisque l’esclavage fut pratiqué par les Arabes aussi bien que par de nombreuses nations européennes et une multitude de tribus amérindiennes et africaines.

Ceux qui reprochent aux créateurs de SLAV de s’être « approprié » des œuvres qui ne leur appartenaient pas pratiquent la même logique intégriste que ces islamistes qui accusaient Charlie Hebdo d’avoir caricaturé Mahomet. Pour ces idéologues imperméables à toute forme d’universalisme, le blues appartient aux Noirs, Mahomet aux musulmans et les chansons à répondre aux Québécois. Quant aux Noirs, aux musulmans et aux Québécois qui ne seraient pas d’accord avec leur supposée « communauté », ils n’ont qu’à se taire. Et c’est ainsi que les vaches seront bien gardées !

Il en va pourtant ici de la liberté la plus élémentaire de l’artiste. C’est cette liberté que le Festival de jazz, plus soucieux de son image que de l’intégrité artistique, vient de fouler aux pieds. Comme si de tout temps, les artistes n’avaient pas été les premières victimes des extrémistes. (…) Malheureusement, les élites d’aujourd’hui ne semblent plus avoir le courage de celles d’hier lorsque vient le moment de résister à ce nouvel ordre moral.

Christian Rioux, Le Devoir, 6 juillet 2018

Questions

  1. Quels arguments Christian Rioux fait-il valoir pour dénoncer le concept d’appropriation culturelle ?
  2. Quels arguments Jérôme Turcotte et Fabrice Vil font-ils valoir en faveur de la dénonciation d’appropriation culturelle à l’égard des pièces de Robert Lepage ?
  3. Christian Rioux compare l’appropriation culturelle à une politique d’apartheid : (…)l’obsession raciale américaine semble devenue le nouveau credo. A-t-on conscience que la logique de l’« appropriation culturelle » n’est autre que celle de l’apartheid culturel ?(…) Expliquez et commentez cette affirmation.
  4. Jérôme Turcotte affirme qu’il est désormais nécessaire d’avoir une licence sociale du groupe visé, à tout le moins dans la démarche. Que veut-il dire par là ?
  5. Selon vous, le Festival de jazz a-t-il bien fait d’annuler ce spectacle ? Était-ce de la censure ? La critique d’appropriation culturelle de certains groupes de la communauté noire de Montréal était-elle justifiée ?

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Catégories :2018-2019: Identités, liberté et violence politique, Situations d'apprentissage

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