Situation d’apprentissage: Le jeu des symboles religieux

Les élections de 2018 ont remis à l’agenda un sujet fait circuler beaucoup d’électrons depuis une douzaine d’années: le port de symboles religieux. Pour une part non négligeable des citoyens du Québec ces symboles soulèvent plusieurs problèmes:

  • Leur visibilité est contraire au caractère laïc de la société québécoise ou de l’État québécois
  • certains de ces symboles représentent une religion dont le discours n’est pas compatible avec les valeurs québécoises
  • certains de ces symboles représentent la soumission de la femme
policière hijab

Sondos Lamrhari, étudiante en techniques policières, Collège Ahuntsic

Du côté opposé du débat, on fait souvent remarquer que

  • La définition du mot «laïc» est variable et le principe le plus solide auquel elle fait référence est celui de la séparation de l’Église et de l’État. Or, les personnes, même si elles «représentent» l’État, n’ont pas à être «laïques» elles-mêmes: le principe a été établi pour assurer que les lois et l’administration gouvernementale ne favorisent pas une religion ou une autre, et non pour obliger les citoyens à abandonner la leur
  • la compatibilité des valeurs est hautement subjective et résulte souvent d’une comparaison hautement sélective. D’ailleurs il existe de multiples versions à la fois des valeurs et des religions, qui ne sont pas des réalités objectives: elles sont vécues par des individus
  • ce que les symboles représentent est aussi hautement subjectif. La plupart des symboles religieux montrent surtout et avant tout une soumission à la religion ou à une version ou une autre de la divinité. À l’opposé, obliger les femmes à porter ou à ne pas porter un vêtement ou un autre, c’est aussi encourager une forme de soumission

Le rapport Bouchard-Taylor

Le rapport rédigé par Gérard Bouchard et Charles Taylor, deux éminents intellectuels québécois, avait proposé un compromis dès 2008. Portant sur l’ensemble des «accommodements» culturels, c’est-à-dire des dérogations à des règlements permises à des personnes pour des raisons culturelles et religieuse, une partie du rapport porte en particulier sur les symboles dits ostentatoires.

D’une part, ces symboles religieux individuels visibles étaient permis en général, mais, d’autre part, ils étaient interdits aux employés gouvernementaux dont la fonction était coercitive: en bref, les policiers, les juges, les gardiens de prison.

2018: Promesses électorales

Durant les élections de 2018 la Coalition avenir-Québec (CAQ) a promis de restreindre le port de symboles religieux aux personnes en autorité. C’est évidemment un concept plus large que celui de coercition, et inclurait les professeurs et le personnel de plusieurs institutions gouvernementales qui offrent des services aux citoyens.

Durant la campagne il avait été question de Sondos Lamrhari, une étudiante du Collège Ahuntsic désirant devenir policière et qui a la particularité de porter le hijab. Le premier ministre sortant, Philippe Couillard

a également mis au défi les chefs du Parti québécois et de la Coalition avenir Québec à dire «dans les yeux» de l’étudiante qu’elle ne pourra pas devenir policière.

Évidemment Lamrhari pourrait aussi choisir d’abandonner le hijab pour devenir policière. Peut-on l’obliger à choisir entre sa manière de vivre sa religion et son choix de carrière?

Une «laïcité» à deux vitesses?

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CEGEP de Sainte-Foy

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École primaire Fernand-Seguin (Québec), une école «à vocation scientifique»

Université Laval, pavillon Casault

Comme le montrent les photos ci-dessus, le visage «laïc» du Québec est loin d’être parfait. Une école primaire, un cégep et une université, tous séculaires, non-religieux ou «laïcs» portent pourtant des symboles catholiques extrêmement visibles, voire gigantesques, comme le crucifix qui domine les pavillons du cégep de Sainte-Foy. Ce sont pourtant des organisations qui dépendent directement du gouvernement du Québec.

Marc Picard

Assemblée nationale du Québec

Le gouvernement du Québec lui-même n’est pas en reste. Depuis plusieurs années le débat autour du fameux crucifix de l’Assemblée nationale, qui trône en avant du salon bleu, fait rage. La commission Bouchard-Taylor avait recommandé son retrait, en partie pour donner l’exemple de la laïcité visible qu’on allait imposer à certains employés de l’État, mais aussi pour réaffirmer le principe de séparation de l’Église et de l’État.

D’ailleurs, le drapeau même du Québec, adopté en 1948, est formé de deux symboles particuliers. Le premier est bien sûr la fleur de lys, emblème de la monarchie française (et par extension de la «mère patrie» française et ensuite de la langue française), et le second, un crucifix catholique blanc.

Bien sûr dans les deux cas il s’agit également de symboles et d’objets qui ont une valeur historique, ou patrimoniale. Le crucifix du Salon bleu y fut installé par Maurice Duplessis en 1936, justement au moment où le gouvernement du Québec faisait alliance avec l’Église catholique québécoise. D’une part, il est donc indéniable que l’objet fait effectivement partie du patrimoine historico-culturel du Québec. À un point même que le chef de la Coalition avenir-Québec déclarait, durant la campagne électorale de 2018, que «On garde le crucifix», […] notant qu’il s’agit d’«un objet patrimonial important». Pourtant, au même moment, l’Assemblée des évêques catholiques du Québec affirmait que le crucifix «n’est pas un objet de musée ni seulement un rappel du passé ou un élément du patrimoine. Il doit être traité avec tout le respect dû à un symbole fondamental de la foi catholique».

Est-ce que le crucifix peut être à la fois patrimonial, culturel et religieux? Si oui, pouvons-nous reconnaître ce statut multiple aux autres symboles religieux portés par les citoyens? Est-il plus important que l’État soit laïc ou que les citoyens le soient?



Catégories :2018-2019: Identités, liberté et violence politique, Situations d'apprentissage

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