Exposé : deux groupes d’extrême-droite

Pour plusieurs raisons il est difficile de savoir si l’extrême-droite au Canada connaît une augmentation de ses effectifs, de ses activités ou de sa popularité. Si les médias nous en parlent souvent c’est bien sûr que plusieurs groupes identifiés comme en faisant partie on su utiliser au maximum les technologies de communications. Examinons de plus près deux groupes, l’un moins connu, l’autre au contraire ayant réussi à s’accaparer une position de choix dans l’univers médiatique québécois et canadien.

 

Cas 1:

Les «Proud Boys»

Fondé en 2016 par Gavin McInnes. McInnes est un commentateur de droite dans plusieurs médias, entre autres chez Rebel Media, un site de nouvelles canadien où se mêlent idéologie, reportages, fausses nouvelles et conspirations, dont la ligne éditoriale est axée sur ce qu’on pourrait décrire comme un «sensationnalisme de droite». En mars 2017, par exemple, McInnes y postait une vidéo titrée «10 choses que je hais des Juifs» (retirée du site depuis quelques mois).

Typique de l’alt-right, les interventions de McInnes sont souvent en équilibre entre la déclaration sérieuse et l’attrape-nigaud, la limite entre les deux pouvant être déplacée à volonté selon les besoins. En d’autres mots, lorsque l’eau devient trop chaude on se tire d’affaire en prétextant que tout n’était qu’une blague… D’ailleurs ce n’était pas, en fin de compte, aux Juifs qu’il en voulait mais bien aux …Palestiniens, qui parasitent selon lui Israël! …tout en ajoutant qu’il se «sent de plus en plus antisémite»).

Au centre de l’idéologie des Proud Boys est le «chauvinisme occidental». C’est une variation sur le suprémacisme blanc qui lui existe depuis l’invention des «races» durant l’époque des Lumières, où on avait donné un vernis scientifique à la conviction que l’homme blanc (et, dans une moindre mesure, la femme blanche — notez d’ailleurs qu’il n’y a pas de «proud girls», seulement des Proud Boys’ Girls – les filles des fiers gars…) est plus fort, plus civilisé, plus spirituel, plus sensible, plus savant, etc. que tous les autres. Entre autres figures de proue de cette idéologie on trouve le comte de Gobineau, qui écrivait en 1848 son Essai sur l’inégalité des races humaines, inspirant un certain Adolph Hitler quelques années plus tard. L’ensemble des théories de l’Essai est échafaudé sur des préjugés, des faussetés et une logique déficiente mais bénéficie de deux aspects déterminants dans son succès: 1) l’usage immodéré du langage scientifique pour profiter de l’autorité intellectuelle qui vient avec; 2) le confort qu’il apporte aux élites colonialistes en leur donnant une légitimité morale et scientifique.

Bien qu’on sache objectivement, depuis plusieurs décennies, que le concept de «race» ne s’applique pas aux êtres humains (et que notre ADN varie autant à l’intérieur des groupes racisés qu’entre eux), cette manière de représenter et d’expliquer les variations sociales, culturelles, économiques, etc. entre groupes ethniques et nationaux est plus populaire que jamais.

Si on évite les concepts de suprématie blanche et de race pour les remplacer par «chauvinisme occidental» c’est surtout pour tenter de désamorcer à l’avance les accusations de racisme. Les Proud Boys affirment qu’il est objectivement évident (peu importe la raison) que les peuples occidentaux ont développé les sciences au-delà de tous les autres; même chose avec l’art, la philosophie, la religion. Ils ont également, en partie en résultat de ces premières réalités, conquis la planète et en particulier l’Amérique du nord, prouvant leur supériorité aux peuples autochtones.

Ainsi, à l’été 2017, durant une cérémonie visant à dénoncer la présence dans un parc d’Halilfax d’une statue glorifiant Edward Cornwallis, un ancien gouverneur de la Nouvelle-Écosse connu entre autres pour avoir offert une prime pour des scalps d’autochtones, cinq Proud Boys ont fait irruption sur les lieux et ont réussi à perturber l’activité pendant 10 minutes.

Comme les membres des Proud Boys sur place étaient tous des membres des Forces armées du Canada, l’état-major dut se prononcer dans les journaux, affirmant que «l’avenir de ces individus dans l’armée était certainement en jeu». Quand au ministre de la Défense, il ajouta que «j’aimerais vous donner ma garantie personnelle que ce genre de comportement ne sera pas toléré dans les rangs des Forces armées canadiennes et au ministère de la Défense».

Comme c’est souvent le cas, plusieurs commentateurs ont choisi de féliciter les Proud Boys pour leur comportement ordonné, poli et non-violent.

 

Cas 2:

La «Meute»

Fondée en 2015 par des vétérans des Forces armées canadiennes, la meute occupe une place de choix dans l’espace médiatique québécois. C’est surtout sa présence sur Facebook qui fait jaser, puisqu’on y compte plus de 40’000 «membres» du groupe. Plusieurs journalistes peu astucieux ont rapidement rapporté ce fait sans trop se poser de questions, puisque le nombre semble anormalement élevé dans une société qu’on croit globalement légèrement plus à gauche que le reste du Canada (ce qui est par ailleurs une fausse perception). Les différents dirigeants de la Meute citent aussi régulièrement ce chiffre pour donner l’impression d’être à la tête, ou d’exprimer les pensées d’un énorme groupe de citoyens. Pourtant il mérite d’être décortiqué un peu. En fait le membership du groupe est essentiellement de décompte des personnes qui ont décidé de le suivre sur Facebook. Tous ceux qui suivent une ou plusieurs pages sur FB savent pertinemment que 1) ça n’engage à rien; 2) n’engendre aucune responsabilité; 3) ne veut pas dire que vous approuvez tout ce que vous y trouvez; 4) ne veut pas dire que vous avez passé plus de 20 secondes sur la page du groupe, ni que vous y êtes revenu par la suite; 5) ne donne aucun pouvoir. Suite à une analyse des activités sur la page Facebook il a été calculé qu’environ 4000 membres (10%) participent effectivement aux discussions du groupe (critère: avoir posté au moins 1 message dans un mois).

La structure du groupe est difficile à cerner. En 2017 plusieurs crises au sein du noyau central ont causé des déplacements importants à la direction, et donc il est relativement difficile de dire qui est en contrôle du groupe, de la page Facebook ou du marketing des marchandises au logo du groupe (et par le fait même, qui reçoit les profits et à quoi ils servent). Mis à part les membres ordinaires du groupe Facebook on a créé des cercles de confiance se rapprochant de la direction, dont la Garde, dont les membres ont droit au logo patte de loup rouge, et le Conseil, qui eut arborent la patte argentée. Le groupe s’est également scindé en plusieurs «clans» correspondant aux régions administratives du Québec, chacun avec une structure décisionnelle. Il semble qu’environ 3’000 personnes soient inscrites officiellement à ces clans. Cependant il n’y a pas de processus établi et/ou explicite derrière les activités, les publications ou les décisions administratives du groupe. Les membres Facebook n’ont bien sûr pas leur mot à dire. N’y a-t-il pas ici une contradiction entre l’affirmation voulant que la Meute existe pour le peuple et contre les élites, tout en n’ayant absolument aucun processus démocratique?

Les causes

  1. À sa création par Éric «Corvus» Venne et Patrick Beaudry, l’objectif de la meute est de combattre l’avancée de l’«islam radical» au Québec. Leur plus importante stratégie à date a été de démarrer un groupe sur Facebook, dont le membership a gonflé très rapidement. Comme plusieurs autres sites web conspirationnistes centrés sur l’islam (en particulier Point de bascule et Poste de veille), en général l’idéologie de la Meute repose sur deux idées principales: 1) que les musulmans envahissent le Canada de manière ou incontrôlée, ou suite à une planification plus ou moins délibérée du gouvernement pour diluer le poids de l’électorat blanc et/ou francophone et/ou catholique (ceci varie selon la personne à qui on parle); 2) qu’une fois en nombre suffisant ils transformeront les lois, règlements, us et coutumes de leur pays d’accueil pour qu’ils s’accordent à une vision plus ou moins rigoriste de l’Islam (le raccourci intellectuel est de dire qu’ils «imposeront la charia»). Les deux idées tiennent davantage du mythe paranoïaque que de la réalité. Fait important à noter, bien que le groupe prenne bien soin, dans son discours public, de souligner le qualificatif de radical, en fait dans les discussions internes la distinction entre islam et islam radical ne tient pas (voir capture ci-contre).
  2. Immigration illégale. À l’été 2017 la Meute, de concert avec d’autres groupes d’extrême-droite, organise une manifestation contre l’immigration illégale (encore une fois, le qualificatif est l’objet d’une insistance particulière), surtout face aux demandeurs d’asile haïtiens qui fuient les États-Unis en passant la frontière en marge des postes de contrôle. En tentant de s’approprier le rôle de défenseurs de l’ordre et de la loi les activistes de la Meute on réussi à obtenir les félicitations de plusieurs commentateurs, eux aussi contre les choses illégales. On s’en doutera, le discours de la légalité est un vernis appliqué sur une préoccupation démesurée pour l’arrivée de personnes non-blanches (et potentiellement musulmanes: la question des réfugiés syriens a aussi beaucoup tourné sur la page de la Meute) sur le territoire québécois. D’ailleurs les membres de la Meute jugent généralement que le nombre d’immigrants légaux acceptés par le Canada est trop élevé.
  3. Mépris de la population par le gouvernement. Durant cette dernière manifestation, et encore une fois en novembre 2017, le discours public de la Meute prend un tournant explicitement anti-gouvernemental, accusant le parti Libéral et le premier ministre Couillard d’ignorer la population et la situation dangereuse causée par l’islam «radical» et l’immigration «illégale». Répétant toujours «représenter le peuple» les dirigeants de la Meute semblent progressivement abandonner leur règle initiale de ne pas se mêler de politique.

Bases idéologiques

  • Victimologie blanche: au cœur de presque tous les mouvements de droite se trouve l’idée que la majorité blanche, occidentale, francophone, anglophone, etc. (selon le groupe et l’individu à qui on parle) est en danger ou en déclin (d’où le «make America great again», par exemple). Les choses vont de mal en pis, les élites, les gouvernements, les écoles, les institutions, etc. son déconnectés de la réalité et ne voient pas que les «citoyens ordinaires» souffrent, sont victimisés, ou sont sur le point de l’être (ou pire encore, ils en sont complices). Dans les sphères d’extrême droite ce discours est d’une intensité débridée et dégénère rapidement en logique manichéenne où les dangers que courent la société sont personnifiés par des boucs émissaires et représentés par des symboles du mal radical (voir ci-contre). Évidemment, avec un tel ennemi, l’extrémisme s’étend rapidement aux solutions proposées pour y faire face. On aura noté une autre contradiction assez profonde entre le dogmatisme, le côté non seulement extrême de l’idéologie mais aussi l’impossibilité d’en discuter, de la nuancer, et la prétention de s’opposer au radicalisme et au dogmatisme des autres.
  • Liberté de parole: depuis l’été 2017 La meute a explicitement adopté le combat pour la liberté d’opinion, l’annonçant officiellement par la vidéo ci-dessous. La liberté d’opinion est bien sûr un concept peu controversé au Québec, et c’est d’ailleurs un article important de la Charte canadienne des droits et libertés (art. 2) et de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne (art. 3). Ici aussi l’extrême-droite utilise un discours de victimisation, cette fois au mains non pas de l’ennemi qui arrive mais à celles des «élites bien pensantes», du gouvernement, ou des «idiots utiles» de l’islamisme qui attaquent les défenseurs de l’Occident en les traitant de racistes, de xénophobes ou d’islamophobes. En fait ce que réclament ces groupes d’extrême-droite n’est pas la liberté de parole, dont ils jouissent déjà — sans compter leur présence médiatique disproportionnée. Ce qu’ils réclament, c’est plutôt que leurs paroles ne soient pas critiquées:
  • Manifestations: les actions de la Meute sur le terrain sont sous contrôle relativement strict. Les participants n’ont pas droit de parole et ne doivent porter que des pancartes pré-approuvées par les organisateurs. Ces marches silencieuses sont exemplaires de l’image de l’ordre, de la rationalité apolitique et de l’unanimité du «peuple»,  que désire projeter le groupe. Ceci s’est aussi révélé être une stratégie médiatique gagnante, la plupart des commentateurs soulignant le calme et le respect des lois des membres du groupe et le contrastant avec les actions violentes commises par quelques représentants des contre-manifestations antifascistes venus les confronter.
  • Présence dans l’univers politique du Québec: plusieurs activités récentes du groupe semblent montrer un désir de participer plus explicitement au processus politique officiel. Par exemple, un contingent s’invita à un rassemblement du Bloc québécois en décembre 2017, demandant des comptes à la cheffe Martine Ouellet pour avoir opposé une motion du Parti conservateur du Canada visant à condamner Omar Khadr (cause qui n’a à voir ni avec l’«islam radical» ni avec l’«immigration illégale»). Comme nous l’avons vu, le groupe est aussi de plus en plus ouvertement critique des gouvernements du Québec et du Canada. Il ne propose pas d’alternative pour le moment mais il est fort probable que ceci change bientôt.


Catégories :2017-2018: Intégration, discrimination et violence politique, Exposés

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