Situation d’apprentissage: « théorie du complot » et recrutement sur le Web.

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Qu’est-ce que les « théories du complot » ? Sur le plan de la connaissance, c’est à dire par rapport aux savoirs construits à partir d’une démarche rationelle, quels enjeux ces « théories » soulèvent-elles ? Ces théories très répandues sur le Web peuvent-elles contribuer à la radicalisation de certains jeunes et à leur ralliement à des organisations comme Daech ?

Daech et l’établissement d’un califat

Daech est l’acronyme arabe de « État islamique en Irak et en Syrie ». Depuis la conquête de Mossoul en Irak, en 2014, l’organisation se dénomme simplement « État islamique ». Elle vise à rétablir un califat au moyen des armes, c’est-à-dire un territoire sous l’autorité politique et religieuse du calife, successeur du prophète de l’islam.

L’organisation s’empare de territoires (en Irak, en Syrie) en attaquant des troupes gouvernementales de même que des groupes islamistes rivaux. Elle massacre des opposants civils quelle que soit leur allégeance religieuse, des citoyens chiites, des Kurdes, des ressortissants étrangers, etc. De nombreux témoignages révèlent que ses membres violent les femmes de confession autre que musulmane et instaurent l’esclavage des femmes et des enfants.

De façon générale, le discours de recrutement met de l’avant une image quasi hollywoodienne : « Venez combattre, nous vous fournirons des armes puissantes, des voitures de luxe, des femmes à volonté, et la gloire de combattre du côté de Dieu contre les armées de Satan ». L’organisation a produit plusieurs films de propagande allant dans ce sens. Son discours s’adresse aussi en grande partie aux femmes : « Venez vivre dans l’utopie musulmane », leur dit-elle. Bien sûr, une fois arrivées sur les lieux, les femmes n’y trouvent pas ce qu’on leur avait fait miroiter…

Les propagandistes de Daech font par ailleurs référence à des événements historiques pour attiser la haine contre l’Occident. C’est qu’à l’époque du colonialisme, plusieurs frontières (la majorité de celles des pays de l’Afrique, par exemple) ont été dessinées en fonction des intérêts politiques et économiques des puissances occidentales, et ce, sans tenir compte des réalités ethniques et religieuses des populations. Ce fut le cas des frontières imposées au Moyen-Orient au cours de la Première Guerre mondiale par le Royaume-Uni et la France (« accords Sykes-Picot » en 1916). C’est pourquoi au début de sa campagne militaire, Daech détruisit à coup de bulldozers la frontière entre l’Irak et la Syrie : ce geste voulait montrer haut et fort que les Arabes de la région s’affranchissaient du pouvoir colonial.

Le recrutement

Pour les recruteurs de Daech, le monde entier se réduit à deux camps qui s’opposent : les forces du bien et les forces du mal, ces dernières étant essentiellement constituées des « infidèles », soit de tous ceux qui s’opposent à la vision djihadiste de l’organisation. Dans cette optique, les « infidèles » sont les auteurs d’un complot qui vise à anéantir l’islam. Il faut donc, soutiennent les recruteurs de Daesh, choisir son camp et se joindre à la lutte contre cette « conspiration ».

Pour diffuser son message, Daech multiplie les comptes Twitter et Facebook et assure une présence constante sur Internet.

Résultat : Daech reçoit, selon certains décomptes, jusqu’à 1000 combattants étrangers par mois depuis 2013. On dit qu’il a également inspiré des attaques ailleurs dans le monde, dont les attaques contre Charlie Hebdo en France et celles, en 2014, de Martin Couture-Rouleau à Saint-Jean-sur-Richelieu, au Québec, et de Michael Zehaf-Bibeau à Ottawa. Cela dit, il faut bien noter qu’il reste difficile d’établir une causalité directe entre effort de recrutement et arrivée de combattants étrangers. Combien de ces combattants serait là même sans la propagande? Impossible de le dire exactement.

Attentats terroristes et « théorie du complot »

Ce qu’on appelle le « complotisme » (ou « théorie du complot » ) consiste à interpréter systématiquement des événements comme l’œuvre de gens puissants qui complotent en secret.

Dans son Court traité de complotologie (Mille et une nuits, 2013), Pierre-André Taguieff évoque « l’expression mal formée “ théorie du complot ” » qu’il qualifie de « malheureuse et trompeuse ». Pour être rigoureux, il faudrait plutôt utiliser judicieusement les expressions suivantes, en allant du moins élaboré au plus élaboré : rumeur de complot, peur d’un complot, hypothèse du complot, imaginaire du complot, idéologie du complot, mythe ou mythologie du complot ». Steve Clarke, de la Faculté de philosophie de l’Université d’Oxford, considère également que les théories du complot ne méritent pas le nom de théories en ce qu’elles pointent des incohérences sans suggérer un scénario alternatif qui les explique et qui pourrait être soumis à l’épreuve des faits ou des critiques. »

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_complot

Règle générale, le complotisme repose sur une interprétation des faits qui va à l’encontre des interprétations officielles ou scientifiques. Les théories complotistes sont très populaires sur le Web : à partir de montages photo et vidéo, on sous-entend ou on affirme carrément que tout a été manipulé en secret par des groupes très puissants, qui « tirent les ficelles ». Bien sûr, il existe de véritables complots : au moyen de preuves documentaires par exemple, des historiens ont confirmé l’existence de nombreux complots au cours de l’histoire. Mais lorsqu’on parle de « théorie du complot », on fait allusion à ce recours systématique au complot comme seule et unique façon d’interpréter certains événements et comme moyen d’en révéler un sens prétendument caché. Un exemple : après les attentats terroristes contre le journal français Charlie Hebdo et l’épicerie Hypercacher en janvier 2015, le Web a été envahi par des explications complotistes qui affirmaient que les véritables responsables de ces attentats n’étaient pas Al-Qaïda ou Daech, mais bien le gouvernement américain allié aux Israéliens qui auraient agi ainsi dans le but de discréditer les musulmans.

Le complotisme fait désormais l’objet d’études comme phénomène de société.

Questions

Après avoir visionné ce reportage suivant, répondez aux questions :

  1. Qu’est-ce que l’on entend par « théorie du complot » dans ce reportage ?
  2. En dehors de ceux fournis dans le reportage, pourriez-vous donner des exemples tirés du Web de « théories du complot » utilisées pour expliquer certains événements ?
  3. Quelle différence faites-vous entre un complot véritable et une « théorie du complot » ? Sur le plan de la connaissance, au sens d’une démarche rationnelle, par quel(s) critère(s) pouvons-nous les distinguer ? Pour répondre à cette question consulter absolument ce document.

L’exemple de l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo et l’épicerie Hypercacher

L’attentat contre le journal Charlie Hebdo perpétré en janvier 2015 à Paris a été perçu comme une attaque contre la liberté d’expression car il visait des gens qui avaient publié des caricatures de Mahomet. Douze personnes y ont été assassinées. Le même jour, à l’épicerie Hypercacher, quatre personnes ont été assassinées. Les attentats ont été revendiqués successivement par les groupes terroristes Al-Qaïda et Daech.

Quelques heures après que les premières images amateurs de l’attaque de « Charlie Hebdo » ont été diffusées sur les écrans des chaînes d’information, les premiers adeptes des théories du complot les reprenaient à leur compte pour poster leurs « analyses ». Le photomontage ci-dessous circulant sur Internet et envoyé à notre rédaction (l’Observateur) en est un exemple.

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Les images ci-dessus sont censées constituer une preuve que les attaques contre le journal Charlie Hebdo ne seraient pas le fait de groupes terroristes comme Al-Qaïda ou Daech, mais le résultat d’un complot tramé par Washington et Israël.

Questions

  1. Selon vous, ces photos et le texte qui les accompagne ont-ils la capacité de semer un doute quant à la version officielle de ces événements ?
  2. Quelle conclusion ce montage cherche-t-il à nous faire tirer, selon vous ?
  3. Pour chaque photo ci-dessus, trouvez une autre interprétation que celle suggérée par les complotistes. Par la suite, vérifiez les explications données de ces « faits » dans les médias. Pour ce faire, voir ici.

La « théorie du complot » comme arme de recrutement – entrevue du Figaro avec Emmanuel Taïeb

Le Figaro. Pourquoi tant de théories de complot après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher ?

Emmanuel Taïeb. Ces « théories » surgissent à chaque fois qu’un évènement est complexe à assimiler pour une société. Elles ont ainsi fleuri après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre. Chacun veut y aller de son interprétation, et montrer ainsi que sa vision est plus critique que celle des médias et des politiques. Les théories du complot ont un pouvoir attractif fort, car elles prétendent dévoiler la vérité. Il y a un grand plaisir à apparaître comme un « initié » face à une foule profane qui n’aurait rien compris. Celui qui dévoile le complot est celui qui sait. Elles sont également plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits. Elles trouvent aussi un écho chez les digital natives, pour qui ce qu’on trouve sur Internet est d’emblée vrai, comme c’était le cas avant avec la télévision. Certains jeunes ne font pas la distinction entre un travail universitaire ou journalistique, avec des sources sérieuses, et un texte basé sur de simples convictions. Tout a la même valeur.

Le Figaro. Les jeunes sont-ils plus réceptifs aux théories du complot ?

Emmanuel Taïeb. Ils ne sont pas les seuls. Le taux de pénétration de ces théories auprès du public est très difficile à évaluer, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ne concernent pas que les jeunes de banlieue ou les publics peu diplômés. Elles sont aujourd’hui un phénomène de société. Les théories du complot ne sont pas des rumeurs ou des émanations farfelues d’anonymes. Elles sont un discours politique à part entière, au service d’une idéologie […]

Construire une théorie du complot est une arme politique qui permet à des acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût. Ainsi, quand Jean-Marie Le Pen [politicien français, fondateur du parti d’extrême-droite Le Front national] affirme sans avoir aucun élément pour l’étayer que l’attentat contre Charlie Hebdo émane de « services secrets », l’ensemble des médias le relaie. Il ne s’agit pas d’un délire de sa part, mais bien d’une prise de position conçue pour être efficace.

Le Figaro. Le conspirationnisme est-il dangereux ?

Emmanuel Taïeb. Il faut s’en inquiéter, car le discours conspirationniste vise à désigner des boucs émissaires. Ces discours sont porteurs d’un message de haine, d’exclusion. Quand Alain Soral indique sur son site que les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo « sont déjà en route pour Tel-Aviv », il est porteur d’un message conspirationniste « antisioniste » laissant entendre que c’est un coup du Mossad [agence de renseignement israélienne] et pas d’islamistes radicaux. Ces discours peuvent être un levier pour l’action, et pour l’action violente. On sait ainsi qu’au début du XXe siècle, une théorie selon laquelle les juifs menaient un vaste complot mondial pour prendre le pouvoir était particulièrement populaire. Ce mythe est incarné par les Protocoles des Sages de Sion, document dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un faux. Si cela ne suffit évidemment pas à expliquer la Shoah [extermination des juifs par l’Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale], on sait qu’Hitler avait lu ce texte et considérait les juifs comme des ennemis mortels. Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère. »

Questions

  1. Selon Emmanuel Taïeb, pourquoi sommes-nous séduits par les « théories du complot » ?
  2. Taïeb soutient que les « théories du complot » nous donnent l’impression de faire appel à notre sens critique ou à notre besoin de vérité. Selon vous, ces théories complotistes sont-elles fondées sur un argumentaire rationnel ? Expliquez.
  3. Que veut dire Emmanuel Taïeb lorsqu’il affirme que les « théories du complot » sont « un discours politique à part entière, au service d’une idéologie » ? Quels exemples l’enseignant donne-t-il ? Connaissez-vous d’autres exemples qui lient un prétendu complot et une cause politique ?

La « théorie du complot » et l’approche scientifique

Les « théories du complot » ne datent pas d’hier et ne portent pas uniquement sur des attentats terroristes comme dans le cas précédent. Voici un exemple ayant trait à un événement d’ordre scientifique et où les complotistes recourent à un argument du même ordre pour appuyer leur thèse.

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Les photographies officielles des premiers astronautes qui ont marché sur la Lune (1979) montrent un drapeau américain qui semble flotter au vent ou qui ondule. Or, étant donné qu’il n’y a pas d’atmosphère sur la Lune, il ne peut y avoir de vent qui ferait flotter un drapeau. Les complotistes utilisent ce fait comme argument pour défendre leur thèse : selon eux, les Américains ne seraient jamais allés sur la Lune et cette image du drapeau américain aurait été tournée dans un studio de cinéma par le réalisateur britannique Stanley Kubrick (c’est ce qu’a soutenu Bill Kaysing dans son livre We Never Went to the Moon : America’s Thirty Billion Dollar Swindle). Selon Kaysing et ses adeptes, cette machination visait à établir la supériorité de la puissance américaine face à son grand concurrent de l’époque, l’Union soviétique.

Questions

  1. Le fait (drapeau américain « flottant » sur la Lune) invoqué pour soutenir qu’il s’agit d’une machination ourdie par le gouvernement américain constitue-t-il, selon vous, une preuve scientifique suffisante ? Justifiez votre réponse.

Pour alimenter votre réflexion, vous pouvez consulter à ce sujet les sites suivants :

  1. Comment répondriez-vous à une personne qui croit à une telle conspiration et qui avancerait les arguments suivants :
  • Ce drapeau qui flotte dans les images de la NASA est bien la preuve qu’il ne faut rien tenir pour vrai. Il faut savoir débusquer les mensonges que l’on cherche à nous faire avaler.
  • Le drapeau, ce n’est qu’un exemple, il y a plein de cas comme celui-ci qui montrent qu’il y a un sens caché derrière plein d’événements. On n’a qu’à se demander qui a intérêt à agir ainsi et on va tout comprendre.

Le film Opération lune met en scène ce « complot » en reprenant notamment l’argument du drapeau. Plusieurs enseignants ont suscité de vives discussions en classe à partir de ce film. Malheureusement, il a alimenté aussi d’autres théories du complot!

William Karel, le réalisateur du film Opération Lune, présente dans cette conférence publique la «recette» qu’il a utilisée pour créer de toute pièce ce « complot ».



Catégories :2015-2016: Radicalisation et extrémisme violent sur le net, 2016-2017: Médias, propagande et radicalisation, Situations d'apprentissage

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