Exposé: opinion et vérité

Étymologie

Du latin opinior (soupeser, penser). Le grec ancien utilisait le terme doxa pour désigner l’opinion.

Définition

« Sens ordinaire : avis, jugement porté sur un sujet, qui ne relève pas d’une connaissance rationnelle vérifiable, et dépend donc du système de valeurs en fonction duquel on se prononce. »

« Sens en philosophie : jugement sans fondement rigoureux, souvent dénoncé dans la mesure où il se donne de façon abusive les apparences d’un savoir. »

Pratique de la philosophie de A à Z, Hatier. 1994, p. 254.

L’opinion aujourd’hui

imagesNous baignons aujourd’hui plus que jamais dans un monde qui accorde une place prépondérante à l’opinion. Vous avez rendu publique une photo dans votre Facebook et vous attendez de savoir combien de personnes l’ont aimée. L’opinion des gens vous conforte dans vos propres choix : cette photo est certainement « super » puisque des dizaines d’amis l’ont appréciée. Plus de 500 millions de « tweets » par jour sont émis sur toutes sortes de sujets, y compris le temps qu’il fait, dans le but manifeste d’attirer l’attention ou, mieux, l’approbation de tous ceux qui nous suivent sur de telles plateformes virtuelles.

Ces moyens de communication modernes ne sont pas uniquement au service de la vie privée des individus. Dans une mesure de plus en plus significative, ces plateformes jouent un rôle déterminant dans l’évolution des sociétés. Elles sont devenues incontournables dans les joutes électorales des grandes démocraties occidentales, notamment au Canada et aux États-Unis.

On a parfois l’impression que la valeur d’une opinion dans les démocraties occidentales tient au nombre de personnes qui y adhèrent plutôt qu’à sa véracité. Une trop grande importance accordée à l’opinion peut donner lieu à de la manipulation. Par exemple, on entend dire souvent que nos sociétés sont gouvernées par des sondages qui guident les élus dans toutes leurs décisions. Nos politiciens ne se cachent plus pour engager les meilleures entreprises de communication afin de « vendre » leur image et leurs idées aux électeurs. Dans certains cas, une telle volonté de contrôler le message peut aller jusqu’à transformer le monde des communications en un monde de propagande, en d’autres mots, en une entreprise systématique et organisée qui vise à influencer et contrôler l’opinion publique.

L’idéal de vérité

Nos opinions trouvent à s’exprimer de plus en plus facilement au moyen des nouveaux médias sociaux. On semble souvent plus soucieux d’y exprimer un point de vue que de chercher à valider nos opinions. En d’autres termes, la question de savoir si ce que l’on affirme est vrai, vérifiable dans les faits, semble parfois passer au second plan.

Dans la dernière élection présidentielle américaine, des milliers d’affirmations sans fondement se retrouvaient à la une des médias chaque jour. Dans ce contexte de libre expression des opinions, qu’advient-il de l’idéal de vérité qui devrait inspirer nos débats publics ? Vérifier patiemment les faits, s’assurer de la validité de nos sources, critiquer les arguments sophistiques, sont-ils toujours à l’ordre du jour de notre vie démocratique ? Les mots de Michel Juneau du département de criminologie de l’université d’Ottawa dans le journal Le Devoir (19 janvier 2017) résument bien cet enjeu démocratique. À tous les échelons, les hommes et les femmes qui veulent servir leur société s’inspirent de l’opinion de leurs électeurs afin de les représenter. Qu’arrive-t-il si l’opinion s’est forgée en étant manipulée ou conduite par des faussetés ? Il s’ensuit un effet domino qui se reflète dans la prise de décisions et des politiques éventuellement adoptées par les élus au pouvoir. Et ça, c’est l’objectif ultime des propagandistes et des colporteurs de fausses nouvelles.

who-lies-more-a-comparison Bien sûr, nous ne vivons plus à l’époque des grandes certitudes et des vérités absolues qui nous permettraient de départager aisément le vrai du faux. Il n’en demeure pas moins qu’un certain idéal de vérité continue d’animer nos délibérations. Lors de cette même campagne présidentielle inondée quotidiennement par des milliers d’affirmations sans fondement, des grands médias comme le Washington Post ont dénoncé ce manque de rigueur et rappelé l’importance pour la société de pouvoir compter sur une information de qualité.

Mais d’où nous vient cet idéal de vérité dans notre histoire ? Comme nous le verrons maintenant, cet idéal a pris plusieurs formes selon que la philosophie, la religion ou la science étaient concernées. Pour en trouver la source, il faut retourner aux origines de la philosophie dans la civilisation de la Grèce ancienne.

Les débats sur la place publique d’Athènes (Agora) opposaient des philosophes, convaincus de l’existence d’une vérité absolue, à d’autres intellectuels comme les sophistes qui, eux, soutenaient un point de vue plus relativiste dans le domaine de la connaissance. Vous vous souvenez peut-être de cette phrase célèbre de Protagoras qui affirmait que l’homme est la mesure de toute chose. Elle laisse entendre qu’il n’existe pas de vérités absolues, mais plutôt une quête constante de vérité qui traverse les débats et les délibérations civiques.

Dans la philosophie de la Grèce ancienne, le concept de vérité s’opposait à celui d’opinion (la doxa en grec ancien), compris comme un point de vue non réfléchi.

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Socrate et ses disciples avant qu’il ne se donne la mort.

Dans un dialogue de Platon, Socrate rabroua Criton qui voulait le convaincre qu’il devait s’appuyer sur l’opinion du plus grand nombre pour dicter sa conduite. Socrate lui rappela alors qu’il valait mieux l’opinion éclairée du sage, de celui qui connaît véritablement, que les opinions sans fondement de certains de ses concitoyens. Chez ce philosophe, l’opinion n’est qu’une première étape dans le processus de connaissance, étape qu’il faut apprendre à dépasser en développant son esprit critique.

 

Bien plus tard, pendant la période de l’Inquisition, les propos de certains scientifiques et de certains philosophes sont considérés comme des opinions subjectives et nocives qui ne peuvent que miner la seule Vérité possible, celle, en l’occurrence, de la parole divine révélée à travers les dogmes de l’Église catholique.

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Le tribunal de l’Inquisition intentait des procès aux gens qui avaient des opinions jugées hérétiques. Ce fut le cas de Galilée en 1633. Celui-ci soutenait que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du Soleil, ce qui allait à l’encontre de la vérité «révélée» de l’Église selon laquelle le Terre est le centre de l’Univers.

Au 20e siècle, la science jugera elle aussi l’opinion comme l’expression d’une subjectivité qui se situe aux antipodes de ce qui, selon elle, devrait être un idéal d’objectivité. Gaston Bachelard, dans La formation de l’esprit scientifique écrira à ce sujet : « La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose à l’opinion. (…) on ne peut rien fonder sur l’opinion, il faut d’abord la détruire. [1]»

Sur les plans social et politique, l’opinion prend un tout autre sens que dans les domaines philosophique, religieux ou scientifique. Dans les sociétés démocratiques, les citoyens sont, en principe, formellement tous égaux et libres de faire valoir leurs opinions. Les constitutions des sociétés démocratiques protègent en principe la liberté d’expression et d’opinion même si cette liberté doit s’exercer à l’intérieur de certaines limites

La liberté d’expression ne peut aller jusqu’à exprimer des points de vue racistes, sexistes, homophobes, etc. qui pourraient offenser gravement des groupes de personnes dans la société. Il en va de même d’opinions qui prendraient la forme d’une diffamation envers autrui. Dans un jugement récent de la Cour suprême du Canada en février 2013 dans l’affaire Watcott, la cour a réaffirmé à l’unanimité les limites de la liberté d’expression dans notre pays. Le militant William Whatcott distribuait des dépliants homophobes qui prétendaient expliquer la position chrétienne sur l’homosexualité. La Cour suprême a réaffirmé que l’on ne pouvait évoquer le droit à la liberté d’expression pour justifier la propagation dans la société des propos homophobes.

Au bout du compte, le pouvoir politique dans une société démocratique appartiendra aux représentants de la majorité, quelle que soit la valeur de vérité des opinions émises par cette majorité. Dans un tel cas, sur le plan politique, les préjugés sans fondement peuvent très bien l’emporter sur des connaissances avérées scientifiquement.

En effet, on a vu à de nombreuses reprises dans l’histoire des citoyens appuyer majoritairement des gouvernements qui votaient des lois racistes, sexistes, etc., sans qu’aucun fondement scientifique ne permette de justifier de telles législations. L’exercice de la démocratie suppose une grande tolérance envers des points de vue civiques parfois profondément divergents et dans certains cas pas toujours fondés rationnellement.

Si toutes les opinions ont théoriquement le même poids en démocratie – au sens où, en bout de piste, chacun compte pour un dans le processus électoral-  faut-il en conclure qu’il n’y a plus alors nécessité d’argumenter nos opinions ? Ce serait oublier qu’une véritable démocratie se forme avant tout à travers la délibération ou la discussion publique de nos opinions, discussions qui permettent de faire évoluer le point de vue de tout un chacun. Pour participer pleinement à cette délibération citoyenne, il est indispensable de soumettre nos opinions à l’épreuve des faits, de vérifier les sources auxquelles on s’alimente, etc. Un tel esprit critique permet d’aller au-delà de la simple expression de notre opinion.

L’ère de la post-vérité

On parle de plus en plus de l’ère « post-factuelle » ou encore de l’ère de la « post-vérité». Qu’en est-il exactement ? Depuis quelques années, on a constaté que de moins en moins d’importance était accordée à la validation des faits dans les communications de masse. Le 23 octobre dernier (2017), le New York Times publiait des centaines de tweets du candidat républicain Donald Trump pendant la campagne électorale américaine et montrait que ces tweets contenaient des informations fausses. Cet usage systématique d’informations mensongères et non fondées n’a pas empêché Donald Trump de gagner l’élection et de devenir l’actuel président des États-Unis. On parle d’ère « post-factuelle» pour désigner le peu d’importance qu’accordent les nouveaux médias sociaux à la validation des faits qui circulent sur ces réseaux. Le nombre de clics associés à une affirmation sur Twitter ou Facebook semble de plus en plus la seule chose qui compte, peu importe que les faits évoqués soient vrais ou faux.

Dans un article récent, le chroniqueur François Brousseau revint sur ce nouveau phénomène.

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François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Radio-Canada et au journal Le Devoir.

Ce serait la grande découverte de 2016. Pour réussir en politique ou dans la guerre, mentez avec assez d’aplomb, et avec suffisamment de relais qui répéteront votre mensonge.

Nous serions ainsi passés — avec le Brexit et la campagne présidentielle américaine — à l’ère « post-factuelle » ou « post-vérité », les politiciens qui profèrent des énormités… se voyant néanmoins récompensés le jour du vote.

Pourtant… chaque époque a sa façon de reformuler des réalités qui existaient déjà, et les concepts pour les décrire.

Bien qu’apocryphe ou inexacte, la citation de Voltaire « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » est connu, circule et sert de référence depuis près de trois siècles.

Diversement attribuée à Hitler et à son ministre de la Propagande Goebbels, celle qui dit « Un mensonge répété dix mille fois devient vérité » remonte à plus de 75 ans. Davantage, si on en croit une variante parfois attribuée à Vladimir Lénine : « Plus le mensonge est gros, plus les gens y croiront. »

De la même époque (années 1910) date la citation du politicien américain Hiram Johnson : « La vérité est la première victime de la guerre. » Et on oublie les anciens Grecs, qui déjà démontaient brillamment les ressorts de la rhétorique et de la démagogie.

Tout ça pour dire que l’usage du mensonge en politique ou dans la guerre (sa continuation ultime et souvent funeste) ne date pas d’hier. Et pas davantage les analystes qui annoncent soudain avoir découvert que « le mensonge, saviez-vous quoi ? ça marche ! » ou encore qu’« on ne peut pas faire de politique en ne disant que la vérité ».

Essayons tout de même de voir ce qui se serait passé en 2016, et marquerait un saut qualitatif dans le maléfique « empire du faux » sur les affaires du monde…

Ce qui semble nouveau dans un phénomène comme Donald Trump, c’est le peu d’effet qu’a eu, sur le menteur et sur ses clients, la démonstration pourtant irréfutable du faux ou de la supercherie : comme de l’eau sur le dos d’un canard. Là, entre juin 2015 et novembre 2016, Trump a indéniablement fait reculer les limites du concevable.

Lorsque, sur des dizaines de sujets, il affirme qu’il n’a jamais déclaré ce qu’il a déclaré, et qu’on montre la vidéo prouvant qu’il l’avait bien dit avant de le nier… des fans toujours plus nombreux continuent de l’acclamer et de conspuer ses contradicteurs.

L’outrance réitérée ad nauseam sur Facebook et Twitter (éléments de nouveauté dans la diffusion de masse) donne une vitalité sans précédent au mensonge. Le critère de vérité, le critère factuel, la discussion et la démonstration comme méthodes sont déclarés nuls et non avenus, brutalement expulsés.

Pas plus tard que vendredi, il a répété devant une foule conquise (car il est toujours en campagne) que « le taux d’homicides aux États-Unis est le pire en 45 ans »… alors que, selon le FBI, il est à son plus bas niveau depuis un demi-siècle !

Il continue de parler de sa « victoire écrasante » du 8 novembre. Les derniers résultats, intégrant le décompte résiduel des cinq semaines écoulées depuis le 8 novembre, donnent maintenant 66 millions de voix à Hillary Clinton. Ce qui, contre les 63 millions de Trump, en fait le second score en importance — en chiffres absolus — de toute l’histoire des élections présidentielles américaines (le record étant celui d’Obama en 2008 : 69,5 millions de voix). Drôle de « victoire écrasante »… et drôle de perdante tout de même ! Mais voilà une vérité qu’on va sans doute oublier…

Sur d’autres fronts — le spectaculaire piratage informatique russe dans la campagne américaine ; les mensonges sur le théâtre syrien (« Nous n’avons jamais bombardé un hôpital ! » selon Bachar et Vladimir, ou encore « Tous les rebelles sont des terroristes ! ») ; le rapprochement spectaculaire de Trump avec la Russie ; le dénigrement féroce du renseignement américain par un président désigné —, on a l’impression d’un effondrement de la politique traditionnelle, de la disparition des repères, et de mouvements tectoniques à l’échelle globale.

Fin de la démocratie, triomphe des menteurs ? La question n’est pourtant pas nouvelle[5]…

Le Devoir, 19 décembre 2016

Questions

  1. François Brousseau fait référence aux anciens Grecs qui démontaient brillamment les ressorts de la rhétorique et de la démagogie. Quelle distinction Socrate fait-il à son procès entre la philosophie et l’art d’argumenter des sophistes ? Inspirez-vous des premières lignes de l’Apologie de Socrate pour répondre à cette question.
  2. Selon Brousseau, le mensonge a toujours existé en politique, mais nous assisterions à un saut qualitatif dans cette culture du mensonge depuis l’élection américaine. Quels sont les arguments de l’auteur pour soutenir qu’il s’agit d’un saut qualitatif ?
  3. Dans la dernière phrase de sa chronique, Brousseau s’interroge sur les conséquences de cette nouvelle culture du mensonge sur la démocratie. Selon votre appréciation, la démocratie est-elle menacée par cette ère post-vérité et post-factuelle dont parle le chroniqueur ? Justifiez votre réponse.

[1] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1965, p.13-14. (tiré de Philosophe, Hachette éducation, 2001, p.136.



Catégories :2016-2017: Médias, propagande et radicalisation, Exposés

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