Exposé: La sécurité

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La sécurité peut nous apparaître, à première vue, comme un souverain bien indiscutablement désirable. On nous la présente d’ailleurs souvent de cette manière dans le discours politique. Cependant, il y a un certain nombre de faits qui ne doivent pas être oubliés.

Premièrement, la notion de sécurité recouvre plusieurs objets assez hétéroclites. On utilise facilement le mot, et souvent dans des contextes très variés, sans se poser trop de questions sur sa signification. Sécurité au travail, sécurité financière, sécurité d’emploi, sécurité physique, sécurité de l’information, etc. Toutes ces choses sont extrêmement différentes (bien que certaines soient reliées). Or, dans la perception du public, il n’est pas rare que la perception d’une insécurité « déteigne » sur une autre : l’insécurité financière peut facilement se transformer en xénophobie ou en hypervigilance anti-crime. Les gouvernements jouent souvent sur ce flottement, par exemple en suggérant des solutions anti-crime pour résoudre des problèmes de tensions sociales dues au chômage ou à la pauvreté.

Deuxièmement, à bien y penser, la sécurité n’est pas réellement une chose : c’est l’absence d’une chose. Nous nous sentons en sécurité lorsque nous ne percevons ni n’imaginons de menace à notre bien-être. Nous utilisons le terme « se sentir » en sécurité parce qu’en fait une large part de cet état personnel est subjective. Elle est subjective de deux manières. D’une part, comment faisons-nous l’inventaire des dangers qui pourraient nous accabler, mais qui sont absents, donc impossibles à observer ? D’autre part, comment évaluons-nous la gravité de ces dangers ou, en d’autres mots, quelle est notre tolérance aux risques perçus ? Les experts en sécurité répondent à cela à l’aide de deux questions : Quelle est la probabilité qu’une chose arrive? Quelle est la gravité de son impact ? Le premier aspect relève d’une analyse statistique d’événements passés, et le second d’une évaluation actuarielle de la valeur des pertes. Cependant, le citoyen n’y trouve pas son compte parce qu’il ne réagit pas comme une compagnie d’assurance et que son évaluation émotionnelle des situations n’entre pas dans la matrice de calcul. Le problème, on l’aura deviné, est de trouver comment on offrira une solution politique ou réglementaire à un état émotionnel du public. Le risque de s’acharner sur des boucs émissaires est extrêmement grand.

Troisièmement, on parle beaucoup de sécurité publique et de sécurité nationale. Les deux termes ne se recoupent pas autant qu’on l’espère. Elles ne correspondent pas non plus entièrement à la sécurité du public. La sécurité nationale, c’est la sécurité des grandes infrastructures, en particulier de l’infrastructure politique et administrative gouvernementale. Au Canada, l’économie du pays est également considérée comme un aspect de la sécurité nationale. Bien sûr, si on détruit une infrastructure, on peut nuire aux citoyens, mais il arrive que des citoyens s’en prennent à des infrastructures en guise de protestation. Si vous faites un sit-in sur un pont, êtes-vous une menace à la sécurité nationale ? Si vous faites la grève ou empêchez une exploitation de gaz de schiste, êtes-vous une menace à la sécurité nationale ?

Quatrièmement, nous confondons facilement la sécurité dont nous voulons bénéficier avec les activités qui promettent de la produire. Or, il faut éviter de conclure que si une activité dite « de sécurité » est entreprise, une forme ou une autre de sécurité réelle suivra automatiquement. C’est le genre de confusion qui apparaît quand on parle de sécurité privée par exemple : le terme désigne une industrie, et non le résultat des services qu’elle offre. Facile de comprendre pourquoi l’industrie s’accommode parfaitement de cette confusion ! Bref, on peut espérer qu’une sécurité réelle résultera des efforts mis et des dépenses encourues, mais on ne peut pas logiquement le supposer : ça reste à prouver. De plus, une foule d’activités peuvent être classées comme visant la sécurité, que ce soit la sécurité nationale, la sécurité publique ou la sécurité du public. Les politiciens légifèrent et annoncent leurs nouvelles lois comme des outils de sécurité. Les policiers surveillent et interviennent en matière de sécurité. La répression de conduites indésirables peut servir la sécurité, tout comme leur prévention. En matière de prévention, tout un éventail s’offre à nous, de l’éducation en amont au renforcement de clôtures en aval. Mais dans tous les cas, le résultat n’est jamais certain. Certaines activités de sécurité ont du succès, d’autres non, et d’autres encore enveniment les choses.

Cela dit, la réalité est que les Canadiens sont plus en sécurité qu’ils ne l’ont jamais été dans leur histoire. C’est le cas de la plupart des pays occidentaux. Tous les crimes violents sont en baisse et sont de moins en moins graves. Les crimes contre la propriété suivent la même courbe descendante. Le terrorisme était plusieurs dizaines de fois plus fréquent dans les années 1960 et 1980. Malgré l’horreur du journal télévisé, il y a aujourd’hui moins de famine, de pauvreté et de violence sur la planète que dans toute son histoire (en tenant compte de sa population bien sûr).

Comment les autorités ont-elles proposé, jusqu’à maintenant, de « sécuriser » Internet contre son usage par des extrémistes ? Une solution en vogue, et déjà utilisée dans des États totalitaires, est le filtrage d’Internet, c’est-à-dire la censure de contenus jugés indésirables. Cette censure peut se faire automatiquement, à l’aide d’algorithmes d’analyse des contenus, ou manuellement, par des êtres humains. Le premier moyen est peu coûteux (relativement) mais également peu fiable. En filtrant les contenus extrémistes, on filtre aussi les contenus de prévention. En filtrant le terrorisme, on filtre les médias, les chercheurs et toute discussion portant sur les enjeux liés à ces questions. La seconde solution est, on le devine, extrêmement coûteuse. On peut, pour y arriver, s’en remettre aux citoyens et leur demander de rapporter les contenus suspects, mais en général il faut une armée d’employés qui consultent les contenus et les classent. Facebook fait cela pour filtrer ses contenus, tâche qu’elle confie à un sous-traitant en Thaïlande, à grands frais. Le faire pour Internet au grand complet serait utopique.

Une autre solution est le traçage et l’identification des usagers d’Internet. C’est un peu ce que font la National Security Agency (NSA) des États-Unis, le Government Communications Headquarters (GCHQ) au Royaume-Uni et le Centre de la sécurité des télécommunications (CST) du Canada …et qui a mené au fameux scandale Snowden. Le problème est que, comme on ne sait pas qui enquêter ou surveiller, on doit surveiller tout le monde. La NSA et ses partenaires collectionnent systématiquement les métadonnées qui transigent par les câbles de fibre optique qui sont l’épine dorsale d’Internet. Ces données incluent les adresses IP des dispositifs connectés (tablettes, téléphones, ordinateurs, etc.), les données de distribution des communications (envoyeur, destinataires, date et heure de l’envoi, etc.) et les connections entre serveurs et clients (votre historique de navigation). Tout ceci, en plus d’avoir négocié avec les compagnies principales de télécommunications des ententes secrètes d’accès aux données de leurs clients.

Dernière solution populaire: mettre fin au chiffrement (ou «cryptage»). Comme les malfaiteurs utilisent le chiffrement pour se cacher des autorités, plusieurs gouvernements et agences policières ont suggéré que le chiffrement sur internet, dont par exemple le protocole HTTPS très répandu et qui protège les communications entre votre ordinateur et les serveurs de Facebook ou ceux de votre institution financière, par exemple, soit ou bien affaibli pour que les ordinateurs policiers puissent déchiffrer les communications, soit équipé d’une «porte arrière» (backdoor, une clé additionnelle à l’usage exclusif des autorités). La plupart des experts en cryptologie jugent que ces deux solutions sont des désastres potentiels, puisqu’on facilite le travail des pirates, qui eux aussi sont forts en déchiffrement et cherchent continuellement des trésors de mots de passe.



Catégories :2015-2016: Radicalisation et extrémisme violent sur le net, 2017-2018: Intégration, discrimination et violence politique, Exposés

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